L’ARCHE DE NOE (EDITO DU 7 NOVEMBRE)

Philippe DUPONT

 

Depuis quelques semaines, on avait constaté une montée de la violence dans la ville. Cela faisait longtemps que l’on n’avait pas déploré des heurts entre la police et des jeunes dans ce que l’on appelle les « quartiers » avec son rituel immuable : embuscade, affrontement violent, feu de poubelles, agression des pompiers et des forces de l’ordre. Mais le Samedi 2 novembre, l’incendie qui a réduit en cendres l’Ecole du Cirque a provoqué autant de dégoût que d’indignation autant au niveau des habitants du quartier que des élus….

« L’Arche » c’était le nom qui avait été donné à cet édifice apprécié de la jeunesse, clin d’œil au quartier environnant « La Noé » dans lequel vit la majorité de la population de Chanteloup-les-Vignes, cette commune yvelinoise de 10 000 habitants, ancien village agricole jusque dans les années 60 et qui connut alors une croissance démographique sensible, avec l’arrivée de populations nouvelles, souvent issues de l’émigration et qui venaient travailler dans les usines automobiles environnantes..

Mais la crise et le chômage sont passés par là et Chanteloup-les-Vignes est devenu le symbole des « cités sensibles », avec la violence et l’insécurité comme lot quotidien, surnommé même « Chicago sur Seine », avec son quartier la Noé, pourtant conçu par un architecte humaniste, Emile Aillaud (à qui l’on doit également « la Grande Borne » à Grigny) a progressivement basculé en « zone de non droit ». En 1995, un film qui sera un grand succès public est réalisé au cœur de cette cité sensible, il s’agit de « La Haine ». Son auteur, Mathieu Kassovitz met en scène les mésaventures de trois jeunes délinquants du quartier, beaucoup des jeunes du quartier se reconnaitront dans ces protagonistes, même si l’acteur principal, plus vrai que nature est en fait le fils d’un acteur célèbre qui a grandi loin de ces banlieues en déshérence.

Le long métrage aura le mérite le mérite de réveiller les consciences sur le problème de ces quartiers dans lesquelles une sourde colère couve jusqu’à l’embrasement de 2005 qui atteint alors tout le territoire.

Pourtant la politique de la ville avait commencé son œuvre sous le septennat de François Mitterrand. Ce dernier ayant donné carte blanche à Bernard Tapie, gosse du Bourget devenu riche et dont la gouaille convaincante pouvait donner quelques lueurs d’espoirs à quelques « lascars » en repentance. Mais le véritable acteur de la rénovation urbaine, sera Jean-Louis Borloo qui avait été auparavant l’avocat du précédent et qui lança avec l’aval de Jacques Chirac, un vaste chantier de relooking de ces territoires perdus de la République…. Il lança donc son Agence de rénovation urbaine qui finit par porter ses fruits au sein de cette commune à « problèmes », aidé par le maire de l’époque, Pierre Cardo, personnage charismatique et ouvert au dialogue, dont la devise pourrait être « des paroles mais aussi des actes », transformant sa commune en véritable laboratoire social.

La politique de terrain a payé : on a constaté au fil des ans, une diminution sensible des logements sociaux, un développement des services sociaux et des commerces, une diminution du chômage et surtout une baisse notable de la délinquance, avec l’aide d’un maillage du territoire par des médiateurs locaux et d’une police de proximité qui a favorisé le dialogue et non des rapports de force…

Mais la roue a visiblement tourné, chassez le naturel : il revient au galop comme dit l’adage. « M’sieur Cardo » comme le surnomme avec respect certains jeunes qui n’était pas nés lors de son mandat a quitté son poste pour le céder à son adjointe, Catherine Arrenou….

Se déclarant être une « élue qui a les pieds dans la glaise » parfois éclaboussée par les quolibets ou autres insultes d’habitants exaspérés, ce médecin généraliste qui a quitté son cabinet confortable et lucratif pour le dur sacerdoce que constitue le quotidien d’un élu de banlieue, continuant l’œuvre de son prédécesseur jusqu’à inauguré cette fameuse « Arche » point de convergence de toutes les bonnes volontés de la commune, promptes à s’investir dans la vie associative et qui aura coûté la bagatelle de 800 000 euros qui sont donc partis en fumée. Un « pognon de dingue » pour ça comme pourrait dire le Président de la République, devenu sceptique quant à un nouveau « plan Borloo » qu’il avait pourtant appelé de ses vœux mais qui lui a semblé finalement aussi onéreux que peu bénéfiques, au grand dam des élus et des habitants des territoires concernés….

La baisse des subventions, la suppression des postes de médiateurs et la fermeture d’un centre éducatif provoqués par une demande de réduction des dépenses publics ont été des facteurs annonciateurs de la reprise d’un climat d’insécurité et les premières fissures d’un édifice de réhabilitation qui avait pourtant porté ses fruits.

Certains habitants pointent du doigt l’absence récurrente de perspectives pour une population jeune et qui reste défavorisée : un taux de chômage atteignant plus de 20 % , la poussée de la précarité et de la pauvreté deux fois plus élevée que dans le reste de la région, le sentiment de discrimination ressentie par ceux qui tentent de s’en sortir mais dont le lieu de résidence continue à être synonyme de ghettoïsation ;donc la violence trouverait ses racines dans un chômage endémique, ce dont s’insurge la Maire qui clame haut et fort que s’en prendre à des bâtiments ou des personnes représentent de l’ordre public n’est pas vraiment la solution pour rebooster l’emploi….

Toujours est-il qu’une solution doit être apportée, le gouvernement a dépêché quatre ministres sur place et le Premier Ministre a condamné les dégradations inacceptables qui sont le fait « d’imbéciles » qui doivent être sanctionnés afin de ne pas propager l’idée que « pour se faire entendre, il faut tout casser » comme on a pu le voir dans un passé proche….

Chanteloup-les-Vignes n’est pas un territoire enclavé comme peuvent l’être certaines localités de l’Est Parisien qui espèrent trouver leur salut dans la mise en place d’un Grand Paris, pourvoyeur d’infrastructures nouvelles et d’emplois à la clé mais elle connait cependant les mêmes problèmes que d’autres cités de banlieue avec ses atouts que constituent une population relativement jeune, avide de créativité mais aussi ses inconvénients : ce sentiment de quadrature du cercle : plus d’effectifs, de commerces de travail , plus de subventions ne permettent pas toujours la perspective de jours meilleurs….

L’Arche sera pourtant reconstruite au cœur de la « Noé » récemment victime d’un déluge de violence mais qui ne veut pas céder aux peurs et surtout à la résignation de ses habitants ni à l’indifférence des pouvoirs publics, optant plutôt pour la reconquête d’un territoire qui ne veut pas être uniquement le décor naturel de « la Haine » …….

LE SOMMAIRE DU MOIS (cliquez sur les liens ci dessous)

17. Sept., 2019

FRANCE NOUVELLE SOCIETE

Quatrième épisode de l'inventaire 1969: En France....

7. Août, 2019

CINEMASCOPIE 69

Troisième épisode de l'inventaire 1969: Le cinéma...

15. Juil., 2019

ON A MARCHE SUR LA LUNE

Deuxième épisode de l'Inventaire 1969: la fabuleuse odyssée d'Apollo 11

12. Juil., 2019

FLANERIES EN ESSONNE ET AILLEURS

Découvrez quelques sites connus, moins connus et insolites du département
avec un petit fond musical sympa....

3. Juin, 2019

VOYAGE AU COEUR DE LA PLANETE POP

Panorama de l'actualité musicale très riche de 1969

16. Juil., 2019

JEAN LOUIS BORY, MEMOIRE D'OUTRE JUINE

Pour saluer le célèbre critique cinéma et écrivain disparu il y a 40 ans

23. Août, 2019

COMPOSTELLE

Paru l'an dernier dans la "Voix du Sud Essonne", rédigé par Christèle Dumas.
A (re)découvrir.

23. Août, 2019

RETRO 1998

Arrêt sur les évenements de cette année-là.

23. Août, 2019

ESSONNE ANNEE 0

Naissance d'un département le 1er janvier 1968.