GREVICULTURE INTENSIVE (EDITO DU 7 DECEMBRE)

Philippe DUPONT

 

Ce mouvement du 5 décembre autant annoncé que craint a tenu toutes ses promesses : selon les chiffres du Ministère de l’Intérieur, plus de 800.000 personnes (deux fois plus selon la CGT) ont défilé dans toute la France pour protester contre la volonté du gouvernement de mener à bien un des grands chantiers du quinquennat : la réforme du régime des retraites….

Une reforme dont les contours restent encore flous mais dont les trois points principaux ont suffi pour échauffer les esprits : la retraite par points, l’universalité et la fin des régimes spéciaux.  Le gouvernement avait pourtant bien préparé le terrain depuis deux ans, nommé un haut-commissaire chargé de mener les négociations auprès des acteurs concernés mais cela n’a pas suffi à empêcher l’organisation d’une grande journée de mobilisation contre le projet gouvernemental, issu d’une promesse de campagne du candidat Macron en 2017….

Peuple paradoxal, les français approuvent massivement la nécessité de réformer le régime des retraites tout en apportant assez largement leur soutien aux grévistes. Comprenne qui pourra sinon que la majorité de la population affirme ne pas faire confiance au gouvernement pour réussir l’entreprise….

Peuple rebelle, les français sont connus pour détester les réformes…même s’ils finissent par les accepter. Ils aiment plus que tous les rapports de force et l’arme principale pour s’opposer au pouvoir c’est celui de la grève, discipline dont la France est championne du monde : en effet, on recense, selon une récente enquête, une moyenne de 118 jours de grève par an pour 1000 salariés au sein de l’OCDE. Elle est curieusement suivie de très près par le Danemark, pays d’Europe du Nord, où souvent l’art du compromis l’emporte sur celui de la logique d’affrontement.

Des pays comme l’Allemagne ou le Royaume-Uni confirment cet état de fait en ayant trois fois moins de jours de grève que notre valeureuse nation, sans parler de nos voisins Helvètes, amateurs de « votations » qui n’en totalise qu’un malheureux petit jour….Des voisins qui s’étonnent  de la propension de leur illustre voisin à être le chantre de la stagnation sociale…..

Mais l’Hexagone qui au cours de son histoire à aboli la Monarchie absolue et tous ses privilèges jugés iniques en faisant une Révolution, puis ayant connu un Empire autoritaire et enfin un régime républicain qui a abouti à ce que certains dénoncent comme une monarchie présidentielle : celle de la Ve République...que la « Vox populi » aime à défier le pouvoir hautain, en arpentant le bitume, armée de banderoles vengeresses……

Une mini-révolution s’est pourtant déclenchée au printemps 2017, quand un vent de dégagisme a soufflé sur une France aussi riche que fracturée socialement :  les Français ont mis ont estourbi le clivage droite-gauche qui avait fait les belles heures de la Ve République et porté au pouvoir une nouvelle majorité hétéroclite venue de partout et de nulle part en même temps, faisant un gentil bras d’honneur aux partis traditionnels ainsi qu’aux corps intermédiaires jugés faibles voire ringards…. Bref, la victoire d’un « nouveau monde » sur un « ancien monde » peu propice à affronter les nouveaux défis planétaires….

Les Français, par peur de l’arrivée au pouvoir d’une minorité extrémiste ont donc élu largement un jeune président qui avait dévoilé un programme dont la volonté première était de faire bouger les lignes d’un état-providence mais de plus en plus endetté en proposant un lot de réformes indispensables susceptibles de « transformer » cette société héritée de l’après-guerre pour la faire entrer dans le XXIe siècle. Deux ans après, la vie n’aura pas été un long fleuve tranquille pour l’exécutif qui aura dû faire face à un mouvement social totalement inédit, celui des gilets jaunes qu’il a fini par maitriser partiellement en distribuant plus de dix-sept milliards d’aide financière susceptibles de soulager les exclus du « système », ceux d’une France périphérique face à celle des métropoles….

Mais le jeune Président, jugé brillant mais arrogant, malgré une majorité politique confortable et une opposition divisée au rayon d’action des plus limités n’échappe pas au « syndrome de la détestation » d’une grande partie de l’opinion à son endroit comme ce fut le cas de ses prédécesseurs et qui serait en fait le principal moteur de la révolte actuelle….

Pour beaucoup,  c’est le « porte-parole  des riches » et le champion de la « casse sociale » et ce conflit sur « la réforme des régimes de retraite et surtout de l’abolition des régimes spéciaux » ont soudainement réveillé ses « adversaires de l’ombre » dont les syndicats non réformistes, à l’instar de la CGT et de Sud, dont les bataillons de fidèles proviennent souvent des secteurs « protégés » (sécurité de l’emploi, départ en retraite anticipé, etc…) et dont le pouvoir de « nuisance » notamment dans les transports reste considérable, même orchestrée par une toute petite minorité qui provoque un effet domino : pas de train ni de métro, donc galère dans les transports, salariés absents dans les entreprises….

Un « jeudi noir » qui a tenu toutes ses promesses du fait de son relatif succès populaire, qu’une seconde journée, cette fois ci un « mardi noir foncé » devrait renforcer pour tenter de faire plier un exécutif autant déterminé que fébrile. Des organisations syndicales qui espèrent bien reproduire le scénario de 1995 même si le contexte est bien différent : à l’époque, le gouvernement Juppé, « droit dans ses bottes » avait dû capituler après trois semaines sur le volet des « régimes spéciaux » mais là, il est peu probable qu’Emmanuel Macron et Edouard Philippe cèdent sur les fondamentaux de la réforme, au risque de faire sombrer le navire gouvernemental jusqu’à la fin d’un quinquennat qui connaitrait alors de chant du cygne….

Il va falloir de facto la jouer fine, au vu de l’ampleur d’un mouvement qui touche d’autres catégories inquiètes (les enseignants, les étudiants, etc…) qui se sont greffées au mouvement : il est clair que le duo exécutif assez complémentaire va devoir redoubler d’efforts pour calmer la fronde sociale : en première ligne, le Premier Ministre qui devrait (enfin) dévoiler les contours de la réforme, en tentant de distiller une dose de concessions aux protestataires tout en gardant les fondamentaux de la réforme tandis que le Président de la République devrait avoir le dernier mot en cas de blocage persistant aura le dernier mot…….

En définitive, le charme discret de la Ve République a refait surface :  la gauche tente de ressusciter en défilant avec ceux qui l’accusait de trahison il y a peu, la droite fustige un pouvoir dont elle aurait rêvé de mener à bien les réformes en cours, des populistes de droite comme de gauche qui rêvent simultanément au grand soir, des syndicats réformistes taxés d’être des « sociaux-traites », d’autres syndicats protestataires qui retrouvent des couleurs en espérant ne pas être « débordés par leur base et un président qui connait certainement un grand moment de solitude…..

LE SOMMAIRE DU MOIS (cliquez sur les liens ci dessous)

24. Nov., 2019

INVENTAIRE 1969 (VERSION INTEGRALE)

12. Juil., 2019

FLANERIES EN ESSONNE ET AILLEURS

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