Le facteur sonnera peut-être deux fois…par semaine

Editorial du 1er février

Philippe Dupont




Ils sont encore 65 000, soit un quart du personnel de la Poste (qui paradoxalement voit ses effectifs fondre depuis des décennies) , on en a même recruté 3 200 en CDI en 2022, je fais bien sûr allusion aux facteurs, mais soulignons que ces petits nouveaux sont à présent embauchés en contrat privé car cela fait une dizaine d’années que la « maison-mère » du courrier n’en recrute plus sous le statut de fonctionnaires…


Ah, le préposé des PTT de jadis ! … souvent identifié comme une figure locale qui effectuait sa tournée quotidienne, six jours sur sept par tous les temps, souvent considéré comme un ami de la famille, à qui l’on offrait un petit coup à boire, sorte de porteur de bonnes comme de mauvaises nouvelles et que l’on ne manquait pas de gratifier au moment des étrennes…


Rappelons-nous, le facteur de Sainte Sévère (Indre) incarné par Jacques Tati dans « Jour de Fête », celui de « Poulet au Vinaigre » de Claude Chabrol, l’autre des « Visiteurs » de Jean-Marie Poiré ou encore le « Postino » des Iles Eoliennes réalisé par Michael Radford pour ne citer que quelques films qui ont mis en vedette les facteurs…


Certains ont « embrassé » la carrière tout en se faisant un nom dans un autre domaine : le plus illustre étant bien sûr Ferdinand Cheval qui construisit durant des années son « Palais Idéal » dans la Drôme, mais également Olivier Besancenot, facteur à Neuilly et candidat à la Présidentielle, Yoann Diniz, troquant sa sacoche pour un dossard de marathonien ou en encore de l’autre côté de l’Atlantique, l’écrivain jamais « à jeun », Charles Bukowski, effectuant sa tournée voire l’offrant dans un bar enfumé d’un quartier glauque…


Mais les temps ont changé lentement mais surement au fil du temps : les PTT ont disparu avec la disparition programmée des monopoles d’Etat à l’orée des années 1990 lorque la « Postale » s’est mue en société de droit privée à l’instar de sa jumelle des télécommunications devenue Orange .
Pourtant, le facteur et la factrice ont continué de remplir leur mission quotidienne à travers les moindres recoins de France et d’Outre Mare : à vélo, en auto, à pied ou équipé d’un sac à dos pesant 20 kg pendant plusieurs jours comme ce fut le cas pour l’athlétique et courageux facteur du cirque de Mafate apportant le courrier aux habitants des ilets reculés de la Réunion…


Cependant, il faut se rendre à l’évidence, l’ensemble des facteurs et factrices voient leur métier radicalement changer, du fait de la baisse vertigineuse du courrier distribué : en 1990, cette activité représentait plus de 70% du chiffre d’affaires de la Poste contre moins de 20 % de nos jours. A noter également que la majorité des tournées des facteurs a été longtemps dominée par l’envoi de courriers « J+1 » alors que dorénavant, ils représentent moins de 2 % du contenu de sa sacoche…


Dans la dernière décennie, le nombre de courriers urgents a été divisé par 14 et alors que l’on envoyait 18 milliards de lettres en 2008, on n’en compte moins de la moitié à présent et ce chiffre pourrait continuer de chuter inexorablement à court terme…
La cause de ce déclin est bien sûr liée à la « révolution numérique » et à la dématérialisation des documents (factures, lettres diverses) qui ont fini par (presque) disparaître de nos boites aux lettres qui restent de facto vides une grande partie du temps…et il est clair que depuis la crise sanitaire , ce phénomène s’est accéléré…


Alors, les facteurs sont-ils condamnés à rejoindre les lentes mais progressives « charrettes » de tous ces  postiers poussés vers la sortie où dont le départ à la retraite n’est pas remplacé?.

Pas forcément, c’est du moins ce qu’affirme la direction de la Poste qui invoque plusieurs raisons : la première est que l’activité des colis et autres recommandés reste forte et nécessite cette distribution quotidienne tandis qu’une deuxième répond à l’obligation de « mission de service public » équitable et gravée dans la loi : la distribution doit être effectuée 6 jours sur 7 aux quatre coins de l’hexagone et notamment dans les zones rurales les plus reculées et dont le facteur est parfois le seul interlocuteur des populations concernées et où ses missions se sont élargies comme celles « d’aide aux formalités » où à la livraison de repas…


Si le métier de facteur n’est donc pas voué à une disparition semblable à celle que connurent d’autres corporations dans un passé récent, ce qui pourra en rassurer un grand nombre, certaines craintes subsistent néanmoins comme celle de tester une nouvelle organisation de la collecte et de la distribution du courrier qui deviendrait alternée (un jour sur deux ou un site sur deux) dans 68 sites pilotes à travers le pays comme cela est d’ores et déjà pratiqué chez plusieurs de nos voisins européens..


L’expérience promet de rester provisoire et de ne pas se généraliser, c’est du moins ce qu’affirme la Direction de la Poste qui tient à rappeler aux syndicats sceptiques que le facteur aura toujours sa tournée attribuée, tout en y apportant des modifications organisationnelles (tri, durée de la tournée) plus en adéquation avec l’évolution du marché, l’heure étant à la diversification des activités (en témoignent les nombreuses filiales crées au fil du temps qui ont pour nom : Mediapost, Chronopost, la Banque Postale, etc…).


En attendant, le facteur ou la factrice poursuivent leurs tournées, espérant secrètement continuer à sonner deux fois chaque jour et six jours sur sept sans avoir envie de chantonner la mort du petit « facteur » œuvre poétique du chanteur Georges Moustaki qui rendait hommage à celui qui venait chaque jour, les bras chargés de tous les mots d’amour et qui portait dans ses mains la fleur d’amour cueillie dans chaque jardin