JEAN LOUIS BORY

Jean-Louis Bory
(1919/1979)

 

MEMOIRES D’OUTRE-JUINE

 

 

Lundi 11 juin 1979 : ce jour-là disparait à l’âge de 72 ans un géant d’Hollywood : John Wayne. Le solide cowboy, fumeur invétéré et grand buveur devant l’éternel, véritable héros des westerns mythique de John Ford a donc tiré sa révérence de l’autre côté de l’Atlantique…. Le cinéma mondial perd donc une de ses légendes et l’évènement est largement commenté dans les médias…

Ce même jour, en France, dans le village beauceron de Méréville (Essonne) où il avait vu le jour 60 ans plus tôt, Jean-Louis Bory, un ardent défenseur du cinéma d’auteur choisit de quitter un monde qu’il ne supporte plus, victime d’une grave dépression.

La nouvelle de sa disparition brutale est relatée dans les médias le lendemain, provoquant une grande émotion : le critique cinéma du « Nouvel Observateur » était surtout connu pour ses joutes oratoires avec Georges Charensol, des « Nouvelles littéraires » lors de l’émission légendaire de France Inter : « Le masque et la plume », émission créée en 1955 par François Régis Bastide et Michel Polac sur « Paris-Inter » et qui est toujours diffusée chaque dimanche soir  à 20 h 05 , sur la « première radio de France » : France Inter……

Quelques temps avant de se suicider et après une courte période de rémission au début de l’année 1979, Bory avait « rechuté » et en avait d’ailleurs fait part à François Régis Bastide……

Il était arrivé dans l’émission en 1964, devenant un ardent défenseur du cinéma d’auteur alors qu’il fustigeait le commercial : Godard contre Oury, en somme….

Mais l’homme engagé qu’il était possédait plusieurs cordes à son arc : romancier, scénariste et enseignant. Romancier, il l’était devenu à la libération en publiant son premier ouvrage : « Mon village à l’heure allemande » qui narrait l’attitude (pas vraiment glorieuse) de ses « pays » durant l’occupation. Méréville devenait Jumainville (et Etampes : Fignes). Le roman ne plus pas à tout le monde sauf au jury du Goncourt qui lui décerna le Prix éponyme. A 26 ans, Jean-Louis Bory devenait le plus jeune lauréat de l’histoire et l’est toujours….

Vendu à plus de 500 000 exemplaires, il permit au jeune enseignant de pouvoir racheter la maison de ses grands-parents « la villa des ifs » vaste propriété sur les bords de la Juine qu’il rebaptisera « La Calife » et il partagera le reste de son existence entre le quartier latin et ce bout de terre natale dans lequel il choisira donc de mettre fin à ses jours….

Ce premier succès littéraire fut un coup de maitre mais ne fut pas renouvelé par la suite, ce qui provoqua certainement une frustration pour son auteur malgré une notoriété grandissante dans d’autres domaines…

Il était donc né le 25 juin 1919 à Méréville, chef-lieu de canton alors en Seine et Oise, à égale distance de Paris et Orléans, au cœur de la fertile Beauce…Son père, Louis était un pharmacien quelque peu excentrique qui tenait son officine non loin des Halles (jumelles de celle de Milly la Forêt et Arpajon) et sa mère Jeanne, était la directrice de l’école des filles

Jeanne et Louis donnèrent donc leur prénom composé à leur fils aîné, faute de l’avoir appelé Denise, comme le relate Bory dans son ouvrage à succès « Ma moitié d’Orange » car sa mère espérait avoir une fille….

Le petit Jean-Louis aura un frère cadet, Jacques, qui deviendra Médecin qui sera comme son ainé un élève très brillant : lui plutôt dans les matières littéraires tandis que son frère excellera dans le scientifique. Les deux fils du pharmacien cumuleront les prix d’excellence comme le narre encore le Prix Goncourt 1945 dans « Un prix d’excellence » ouvrage autobiographique qui sera d’ailleurs publié post-mortem….

 Il accompli sa scolarité au Collège Geoffroy-Saint-Hilaire d’Etampes (aujourd’hui : Jean-Etienne Guettard) comme le fera plus tard Georges Perec, futur prix Renaudot…. Après une Khâgne à Henri IV à Paris, il échoue cependant au concours de Normale Sup mais réussira malgré tout l’agrégation de lettres….

Après avoir rempli ses obligations militaires durant la « drôle de guerre », il participera à la Résistance en rejoignant les maquis de l’Orléanais….

Son premier poste d’enseignant est loin de sa terre natale, plus précisément à Haguenau, petite ville alsacienne où il se sent un peu en exil avant de rejoindre le nouveau lycée pilote de Montgeron (Seine et Oise, actuellement Essonne), annexe de son ancien lycée Henri IV… 

Outre les lettres, il y donne également des cours de théâtre et sera un professeur adulé par ses élèves, il monte d’ailleurs des spectacles de fin d’année et se liera d’amitié avec plusieurs de ses collègues. Il continuera ensuite sa carrière au Lycée Voltaire à Paris avant d’être contraint de terme à sa carrière d’enseignant en 1961….

 

 

UN MILITANT

 

Jean-Louis Bory se définira comme un « intellectuel de gauche », d’abord approché par le Parti Communiste, il n’en deviendra pourtant jamais membre mais sera l’acteur de la plupart des combats chère à cette gauche française de l’époque comme le pacifisme, la fin de l’anticolonialisme et le tiers-mondisme.  Mais en signant le manifeste des 121, il est provisoirement suspendu en 1957 avant de démissionner en 1961. Ayant tâté du journalisme dès le mitant des années 50 notamment à Arts, l’Express puis le Nouvel Observateur avant de connaître une certaine notoriété avec « le Masque et la Plume » en 1964 où il deviendra un militant actif du « cinéma d’auteur », défendant les Duras, Pasolini, Godard, Loleh Bellon et fustigeant le cinéma commercial à la « papa » des Lautner, Oury ou Audiard, avec une certaine pointe de sectarisme que finira par lui reprocher le journal qui l’emploie.

Un sectarisme léger qu’il n’avait absolument dans ses affinités intellectuelles : lui l’homme de gauche admiraient des hommes de droite comme Jacques Chardonne ou fréquentaient aussi bien Jean d’Ormesson que Louis Pauwels ou encore François Nourissier qu’ils invitaient à la « Calife », lieu propice aux « joutes intellectuelles » non loin de la paisible Juine….

Car l’homme Bory était comme ça : entier.

Mais dès la fin des années 60, avec son ouvrage « La peau des zèbres » puis dans son ouvrage à succès « ma moitié d’orange » (1973), il devient un précurseur en matière de « Coming out », révélant ainsi son homosexualité non sans un certain courage à une époque ou elle constituait encore un délit (qui prendra fin en 1981 avec l’arrivée de la gauche au pouvoir, ce qu’il ne pourra savourer). « Bory, en voilà une qui en a » plaisantait alors Guy Bedos.

Le critique littéraire et de cinéma continuera à revendiquer sa différence dans les médias, poussant parfois jusqu’à provocation comme sa photo de lui torse nu au côté de son compagnon… Il sera ainsi de tous les combats pour la reconnaissance des homosexuels…

D’ailleurs, ce militantisme ne passera pas toujours comme une lettre à la poste, si l’intelligentsia approuva, il n’en fut pas toujours de même pour une certaine opinion publique, le critique cinématographique essuya parfois de nombreux insultes et quolibets fort peu aimables à son endroit…

 

LE MASQUE ET LA PLUME

 

Il y avait deux faces dans la personnalité de Bory : d’abord le masque : l’intellectuel truculent de Saint Germain des Prés qui s’était fait un nom dans les médias et le personnage solitaire de Méréville que ses compatriotes imaginaient (selon ses propres dires) comme «n’ayant comme occupation que celle de lire et écrire », puis la plume : celle qui ne la jamais vraiment quitté : une carrière d’écrivain commencée en trombe avec le Goncourt mais jamais reconfirmée par la suite, sans doute rêvait-il d’être à Méréville ce que Giono fut à Manosque : son grand récit local fut contrarié par des succès plus modestes,  à l’exception d’ouvrages autobiographiques comme le « Pied » écrit comme un canular ou encore « Ma moitié d’Orange » .

La télévision lui permit de connaître quelques belles réussites comme les adaptations de « D’Artagnan amoureux » ou encore le mémorable « Vipère au poing » ….

Mais c’est bien la radio qui le fit rentrer dans l’histoire, il devint le truculent maître penseur du « studio 104 » de la Maison de la Radio et beaucoup d’auditeurs dominicaux du « masque et la plume » ne l’ont d’ailleurs pas oublié tel François Morel qui l’a ressuscité sur le temps d’une pièce de théâtre avec son meilleur « contradicteur » Georges Charensol, interprétés par Olivier Broche (Bory) et Olivier Saladin (Charensol)….

Mais la lumière des projecteurs fut aussi ternie par un mal-être persistant chez Bory, qui à la vérité, ne s’aimait pas (ce qui est souvent le propre des écrivains) et faire le « gugusse » lui permettait d’être un palliatif à ses blessures de l’âme qui prirent brusquement le dessus dans les deux dernières années de sa vie… D’après son biographe Daniel Garcia, l’auteur de « mon village à l’heure Allemande » souffrait d’une neurasthénie latente depuis l’enfance, cachant un écorché vif qui ne supportait pas les trahisons et qui fut affecté certains départs comme celui de sa mère qui disparaîtra deux ans avant lui….

C’est vrai, un jour, on ne l’entendit plus le dimanche soir au « masque et la plume » à partir de 1978, puis il y revint quelques semaines, le temps d’une « rémission » mais il avait confié au producteur de l’émission, François-Régis Bastide qu’il ne réussissait plus à sortir du tunnel dans lequel il s’était engouffré au fil du temps….

 

On connait la suite, un soir précédent l’été, l’homme tira sa révérence en se tirant une balle dans le cœur….

 

Cette année, Jean-Louis Bory aurait eu 100 ans. Jérôme Garcin, producteur du « Masque et La Plume » depuis 1989 (et journaliste à l’Obs, comme Bory) lui a rendu hommage en rappelant à l’antenne les 40 ans de sa disparition afin que nul n’oublie celui qui fit les « grandes heures » de l’émission….

Celui qui fut « La voix du Sud Essonne » a désormais un compatriote au « Masque » en la personne de Michel Crépu, natif d’Etampes, critique littéraire et directeur de la mythique NRF

(Et qui fut provisoirement prof de Français de l’auteur de ces lignes au lycée Geoffroy-Saint-Hilaire, ndlr) ….

 

Le souvenir de Bory ne s’est pas éclipsé à Méréville, une rue de la commune porte même son nom, c’était la moindre des choses pour saluer « l’enfant du pays » qui repose à présent dans le caveau familial du cimetière communal….

Un village au fin fond de l’Ile de France qui inspira d’autres écrivains comme Cendrars qui y résida ou encore Jean-Jacques Rousseau mais qui peut se targuer d’avoir été le sujet principal d’un Prix Goncourt, ce n’est pas donné à tout le monde……….

 

               

LA CALIFE, maison que Bory habita à Méréville de 1945 à 1979...

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13. Juil., 2019

MEREVILLE

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