GRACE A MONSIEUR RAMIREZ, NOUS IRONS TOUS AU PARADIS !

 

En ce jour du printemps 1991, la salle des fêtes d’Etampes affichait complet pour accueillir Guy Bedos qui entama alors son spectacle par une boutade provoquante : « Quoi, qu’est-ce que j’apprends ? j’ai atterri dans une municipalité Stalinienne où travaille un type qui s’appelle Marx et l’autre Christ !  Eh, public !  Vous ne captez pas la télévision ici ? Descendez de vos tracteurs et prenez des nouvelles du monde ! » Tonnerre de rires dans la salle, sourires fair-play mais grimaçants au premier rang du Maire Gérard Lefranc et de son équipe.

Le ton était donné et les spectateurs qui venaient de se faire traiter de « péquenots » attardés adoubèrent l’humour vachard de l’humoriste et acteur….

La salle de spectacle était le seul endroit selon ses dires dans lequel Guy Bedos se sentait vraiment bien et le public le lui a bien rendu, qu’ils soient des admirateurs ou même des détracteurs…

Né en 1934 dans la deuxième ville de France : non pas Marseille mais Alger, de l’autre côté de la méditerranée, au cœur d’une Algérie alors Française, le petit Guy est un enfant du divorce, élevé par un beau-père violent et raciste et une mère peu aimante et tout aussi réac que son conjoint et qui avait encore un portrait du Maréchal Pétain en 1981….

Arrivée de la famille en « métropole » dès 1950, le jeune Guy a laissé tomber les études et ne sait pas trop quoi faire. Heureusement, son Tonton Jacques Bedos, responsable des Variétés à la RTF d’Algérie a indubitablement contribué à la révélation artistique d’un gamin alors mal dans sa peau et sujet à des TOC…….

C’est bien connu, quand on croit que l’on ne sait rien faire, on devient acteur… alors, il s’inscrit au Cours de théâtre de la Rue Blanche et c’est là que sa vocation s’affirme.  Le gamin solitaire d’Algérie va se trouver une vraie famille : celle des planches…. Il croise alors une bande de joyeux lurons qui sont élèves au Conservatoire d’art dramatique….

Une petite bande que l’on surnomme déjà « la Bande à Bebel » dont le chef de file est un certain Jean-Paul Belmondo, fils d’un célèbre sculpteur, membre de l’Institut….

Le jeune apprenti-acteur est déjà une « vedette » au cœur de la vénérable institution, il brille par un talent prometteur mais également par son indiscipline qui insupporte ses professeurs….

Il a un an de plus de Guy Bedos et le courant passe immédiatement entre les deux hommes et cette amitié naissante ne se tarira jamais malgré la célébrité voire la gloire…… Même chose pour les « camarades de chambrée » : Jean Pierre Marielle, Michel Beaune, Jean Rochefort, Bruno Cremer, Claude Rich, Claude Brasseur, Pierre Vernier ou encore la Belle Françoise Fabian (elle-même Algéroise comme Guy) : copains pour la vie……

Le jeune Pied-noir fait progressivement son trou, aussi bien au cabaret (la galerie 55 dirigée par François Billetdoux), le monde du cabaret qui vit ses grandes heures au début des années 60 avec la constitution de Duos prometteurs : Philippe Noiret/Jean Pierre Darras ou encore Victor Lanoux/Pierre Richard ou certains qui font plusieurs « cabarets » dans la même soirée après avoir « cachetonné » au théâtre comme Jean Rochefort……

C’est alors qu’il croise la route d’un jeune homme, tout juste dégagé de ses obligations militaires et que le Tout-Paris considère déjà comme un « surdoué » de la plume : il s’appelle Jean-Loup Dabadie et comme pour Belmondo, le courant passe tout de suite, les deux hommes ayant le même humour, décident de travailler ensemble et une fois encore resteront amis jusqu’au bout : ils auront même l’élégance de quitter ce monde presque’ en même temps……

En 1958, Guy Bedos fait partie de la distribution du film « Les Tricheurs » réalisé par Marcel Carné.  L’auteur des « Enfants du Paradis » signe là un film assez médiocre mais qui a le mérite de lancer toute une « nouvelle génération » d’acteurs et d’actrices, annonçant la « Nouvelle Vague » : Jacques Charrier, futur mari de BB, Laurent Terzieff, Pascale Petit et Jean Paul Belmondo qui ne va pas tarder à exploser dans « A bout de souffle » de Godard sont les acteurs principaux de ce film….

Guy Bedos tournera un grand nombre de films dans les années 60, comme « Dragées au Poivre » de Jacques Baratier ou le « Caporal Epinglé » de Jean Renoir mais rapidement les lumières du « Music-Hall » se font pressantes et notre acteur "qui monte" fait les premières parties de deux "pointures" : Barbara et Jacques Brel….

C’est la rencontre avec celle qui deviendra sa deuxième femme, la pétillante et ravissante Sophie Daumier, le duo comique va devenir rapidement très populaire, fréquemment invité dans les émissions de variétés comme celle de Maritie et Gilbert Carpentier, autre duo mais de producteur TV ….

Des sketches écrits pas l’ami Dabadie deviendront culte : « Vacances à Marrakech », « la Quête », sans oublier l’hilarant « La Drague » qui cartonne en 1973, le « boxeur » ou encore « bonne fête, Paulette » sont restés dans toutes les mémoires….

Mais le couple se séparera après douze ans de vie commune en 1977. Guy Bedos qui sait « détester » ne sait pas « désaimer » et restera proche de son ex-épouse jusqu’à la mort de cette dernière, victime d’une longue maladie neuro-dégénérative…

L’humoriste oriente sa carrière vers le one-man show qui prend une « coloration » beaucoup plus politique, l’humour « bon enfant » des années Bedos-Daumier est remplacé par un humour parfois au vitriol où il cogne sur la Droite au pouvoir (Beaucoup), sur la Gauche (très peu) et se réclame d’emblée « de gauche, viscéralement de gauche »

Ses détracteurs qui le trouvent souvent vulgaire et pas très drôle le taxent d’appartenir à la « Gauche caviar », lui répond qu’il est plutôt de « Gauche Couscous » ….Purée !

Aimé ou pas, Guy Bedos crie haut et fort avoir été « blacklisté » par la télé Giscardienne alors qu’il avait fait les grandes heures de la télé Pompidolienne, il est cependant le premier à remplir le « Zenith » et affiche souvent complet dans les autres salles de France et de Navarre. A son désormais « Seul en Scène », en costard décontract’ et cravate dénouée, il s’ajoute la fonction « d’éditorialiste » décryptant l’actu à sa sauce, souvent très pimentée.....

En 1981, Guy Bedos est comblé : la Gauche accède enfin au pouvoir, après 23 ans d’opposition : François Mitterrand est alors porteur de grands espoirs de changement, de plus il nomme à la Culture, Jack Lang, naguère fondateur du festival Universitaire de Nancy et ancien Directeur du Palais de Chaillot.

Le budget de son ministère est en forte augmentation, permettant la mise en place d’une vaste politique culturelle comme ce fut le cas avec André Malraux, vingt ans plus tôt…. La fête de la musique est créée, les subventions pleuvent, l’audio-visuel se libère, les artistes sont aux anges, etc…

Guy Bedos se refait plus fréquent à la télévision, aime bien Drucker l’éclectique (amateur de Cloclo comme de Ferrat), aime puis déteste puis aime à nouveau le déjanté Thierry Ardisson mais il n’aime pas la télé de Guy Lux. Il adore cogner sur la Droite et ses soutiens, distillant toujours une dose de fiel dans ses attaques…

Mais une certaine Gauche va rapidement le décevoir, celle qui a trop rapidement goût au Pouvoir et à ses antichambres opaques… L’admirateur de Mitterrand s’éloigne de lui pour aller vers une Gauche de combat et d’opposition avec sa part de romantisme et d’utopie….

Plus tard, il s’affirme plus Albert Camus qu’Enrico Macias, raillant ce dernier vis-à-vis de son train de vie « dis donc, ça valait le coup de la perdre, l’Algérie », plus Sine que Charlie, où il taxe son directeur Philippe Val, d’opportuniste faisant allégeance à son meilleur ennemi, Nicolas Sarkozy qui l’a nommé directeur de France Inter , se trouve de nouvelles têtes de Turc : Nadine Morano, taxée de « grosse conne », Eric Zemmour et même François Hollande mais plus sur le registre du « dépit amoureux »….

L’artiste continue à remplir les salles avec ses « seul en scène » comme en duo qu’il retrouve avec sa grande amie, Muriel Robin lors d’un mémorable passage à l’Olympia….

La scène reste sa bouffée d’oxygène mais il n’a jamais cessé de fréquenter les plateaux de télévision et de cinéma : en 1970, celui qui s’était fait réformer pour ne pas aller combattre ses « frères » musulmans sur sa terre natale d’Algérie joue dans le désopilant  film de Claude Berry : « Le Pistonné » où l’histoire d’un aspirant-pistonné dont la trajectoire ne se passe comme prévu (il a pour partenaire un certain Michel Colucci, co-fondateur avec Romain Bouteille du Café de la Gare et futur comique majeur des années 75/80)..

Il découvre Pierre Desproges, ancien journaliste à l’Aurore, révélé par l’émission culte : « le Petit Rapporteur » de Jacques Martin ou comme l’avocat « le plus bas d’Inter » dans le « Tribunal des Flagrants délires » avec Claude Villers, sur France-Inter….

C’est le coup de foudre professionnel entre les deux hommes, pas forcément du même bord politique mais sur la même « longueur d’ondes » quant à l’humour décalé, où parfois le second degré est pris au premier par certains……On peut rire de tout mais pas avec toute le monde, dixit Desproges...

Bedos pousse son nouvel ami à « monter sur scène » ce que fera ce dernier, doué d’une plume incomparable mais qui malheureusement partira trop tôt pour confirmer cette aventure sur scène….

Mais dans toutes les mémoires, il reste Simon, le sympathique médecin, étouffé par son encombrante mère Juive, interprétée par Marthe Villalonga (qui n’a pourtant que deux ans de plus que lui) dans le dytique d’Yves Robert : « Un éléphant, ça trompe énormément » et « nous irons tous au Paradis » dans lesquels il partage l’affiche avec ses copains : Rochefort, Lanoux et Brasseur…….Succès critique et commercial avec des scènes cultes restées dans toutes les mémoires...

 

Après une longue et riche carrière, Guy Bedos décide de se ranger des voitures (qu’il n’a jamais conduit) en 2013. Il fait ses adieux à l’Olympia, lieu mythique pour bon nombre d’artistes où souvent on débute sa carrière en « première partie » et où on l’achève pour y faire des « adieux » (en espérant bien sûr mourir sur scène comme Molière).

Il peut être rassuré : la relève est assurée : son fils Nicolas, issu de son mariage avec sa dernière femme, Joelle Bercot, outre la ressemblance frappante avec son géniteur a su se faire un prénom, se révélant un auteur et metteur en scène de talent ainsi que sa sœur Victoria, scénariste confirmée sont ses grandes fiertés….

Sa fille aînée, Leslie, moins connue du grand public car elle ne cherche pas la lumière s’est cependant fait connaitre en travaillant beaucoup avec des grands noms de la radio : José Artur ou encore Claude Villers….

Progressivement, Guy Bedos va se faire plus rare dans les médias. Son passage dans l’émission de Laurent Ruquier et Catherine Barma « On n’est pas couché » où il présente son livre de souvenirs « je me souviendrai de tout » a une résonnance toute bizarre aujourd’hui que l’on connait les causes de sa disparition….

L’artiste a donc tiré sa révérence et le monde du spectacle, actuellement en « relâche » pour cause de déconfinement progressif lui a rendu un dernier hommage à Saint Germain des Prés. L’homme Bedos n’aimait pas la religion mais appréciait l’apaisante atmosphère des églises, souvenir de ses années « enfant de chœur » où il ne croyait déjà pas au ciel mais voyait la « messe » comme une scène de théâtre. Ah, vocation précoce….

L’enfant débarqué d’Algérie a choisi de reposer dans le village de Lumio, non loin de Calvi au cœur de la Corse, , où comme beaucoup d’artistes il avait une résidence secondaire et dont les paysages lui rappelaient sa terre natale….

A moins qu’il ne préfère découvrir au « Paradis » la place « chauffée » par ses vieux potes déjà là-haut et de pouvoir passer  avec eux un beau moment de retrouvailles et surtout de déconnade, comme lui aurait certainement suggérer Monsieur Ramirez….