LES CHOSES DE LA VIE (Edito du 20 mai)

Philippe DUPONT

« C’était l’année ou Piccoli jouait dans les Choses de la Vie ». Cette magnifique chanson interprétée par Frida Boccara sur une musique inspirée du Magnificat de Telemann faisait allusion à l’année 1970, date de la sortie du film de Claude Sautet dans lequel apparaissait Michel Piccoli qui perd la vie à la suite d’un tragique accident de voiture….

A l’époque, l’acteur âgé de 44 ans est devenue une véritable star d’un Cinéma Français de qualité qui cartonne au box-office depuis 1963 lorsqu’il partageait l’écran avec Brigitte Bardot dans « Le Mépris » de Jean-Luc Godard, d’après Alberto Moravia….

Pourtant, l’accès au vedettariat est plutôt venu sur le tard : l’acteur ayant plutôt fait ses premières armes sur les planches sous la direction  de Jean-Louis Barrault ou de Jean Vilar préférant alors la vie de troupe à l'ambiance des tournages.....

Après , tout s’enchaîne frénétiquement, l’acteur dont la carrière avait commencé après la Libération tournera de plus en plus, sollicité par les plus grands metteurs en scène : Luis Buñuel, Costa-Gavras, Jean-Pierre Melville, Claude Sautet, Claude Chabrol, Alfred Hitchcock, Jacques Demy, Marco Ferreri, Manuel de Oliveira ou encore Raul Ruiz … La liste est très longue…

Il interprète également « Dom Juan » réalisé par Marcel Bluwal à la télévision et tombe peu après dans les bras de « Belphégor » alias Juliette Gréco, l’ancienne muse de Saint Germain des Prés….

Les années 70 marque la grande époque des grands classiques du cinéma Français dont Claude Sautet est l’indéniable chef de file et Piccoli est l’ un de ses acteurs fétiches : il tient la tête d’affiche dans « Max et les Ferrailleurs » avec sa partenaire des « Choses de la vie » : Romy Schneider…

Dans « Vincent, François, Paul et les Autres » (1974), il y campe : « François », un médecin en rupture sentimentale qui passe ses week ends à la campagne avec Vincent-Montand, chef d’entreprise à la dérive et Paul-Reggiani-Ecrivain raté : trois acteurs de la même génération, d’origine transalpine et qui acceptent dans leur cercle d’amis, Jean-Depardieu, le rebelle Berrichon qui ne va tarder à rejoindre ces « monstres sacrés » et que Piccoli voit comme un « acteur génial » partageant avec lui l’affiche du « Trio Infernal », de « René la Canne » et bien sûr de « Sept morts sur ordonnance » de Jacques Rouffio…..

Dans ces années qui marquent la fin des trente glorieuses, ce cinéma dit « des années Pompidou puis de Giscard » permet à l’acteur, qui gardera jusqu’à son dernier souffle « la tripe à Gauche » (« caviar » rajouteront ses détracteurs parfois hérissés par ses prises de position), d’interpréter une palette variée de personnages : inquiétant, ambigu, sympathique, antipathique, suffisant, rassurant, bouffon ou iconoclaste…il pouvait tout jouer….

Il n’avait pas de plan de carrière mais savait saisir les opportunités et  casser les « codes » : dès 1956, lui , devenu athée interprète un curé dans la « Mort en ce jardin » de Buñuel, qui l’emploiera également dans la « carrière d’une femme de chambre » interprétant un aristo fornicateur face à une Jeanne Moreau manipulatrice et arriviste….

Ah, les actrices, le séducteur aux tempes grisonnantes, au sourire discret mais sarcastique les aura beaucoup côtoyées : outre Romy Schneider, il y aura Catherine Deneuve : pas moins de onze confrontations devant la caméra : dont la "Chamade" d'Alain Cavalier ou bien sûr « Belle de jour » de Buñuel……

Il est aussi un des hommes par qui le scandale arrive  avec ses copains Noiret, Tognazzi et Mastroianni : en 1973, la « Grande Bouffe » de Marco Ferreri fait scandale à sa sortie. Mal compris, le film est perçu comme une « orgie » filmée alors qu’elle dénonce les excès de notre société de consommation… L’acteur sera même giflé dans la rue par des passants……

Mais il en faut plus à l’acteur pour ne pas continuer à prendre des risques : explorer de nouveaux horizons cinématographiques mêlant nouveaux réalisateurs et nouvelles générations d’acteurs ou d’actrices : « une étrange affaire » de Pierre Granier-Deferre avec Gérard Lanvin et Nathalie Baye où il campe un « repreneur » d’entreprise qui vampirise ses subordonnés ou encore  le peintre de la « Belle noiseuse » avec Emmanuelle Béart sans oublier les films « art et essai » dans la mouvance d’un Théo Angelopoulos ou encore le vétéran Manuel de Oliveira….

Piccoli l’acteur tenta également l’aventure de la « Production » à l’instar d’un Delon et d’un Belmondo mais avec beaucoup moins de succès comme la réalisation qui restèrent des aventures ruineuses ou sans lendemain : on ne peut pas réussir partout….

Non Piccoli, l’homme aux deux cents films reste étroitement lié au cinéma européen des cinquante dernières années, pouvant se targuer d’avoir participé à quelques grands classiques du 7 -ème art même si curieusement, il ne décrocha jamais aucun césar, même pas d’honneur. Malgré tout, il eut les faveurs du jury de Cannes, avec un prix d’interprétation pour « Le saut dans le vide » de Marco Bellochio (bien que doublé dans la VO !).

Le cinéma le réclamera moins au début du XXI e siècle, mais pas le théâtre où il fera un grand retour en force avec des créateurs exigeants comme Luc Bondy, Peter Brook ou Patrice Chéreau.

Cependant, son dernier rôle sur le grand écran remonte à 2011 quand Nanni Moretti lui proposera de jouer le rôle d’un Pape élu par ses pairs mais qui renonce à sa charge jugée trop lourde, c’est l’excellent « Habemus Papam » que l’acteur accepte de jouer dans la langue de Dante…Une véritable performance avant de baisser le rideau sur l’écran noir…….

L’hommage des médias a porté sur la disparition à 94 ans, d’un des derniers « monstres sacrés » du cinéma Français, mais comme l’aurait dit l’ironique Mr Piccoli : « Monstre, certainement, sacré pas vraiment » ….