AGNES V…. OU LA QUETE DU BONHEUR PERMANENT

 

 

 

Jeudi 18 janvier 2019, Cinémathèque Française

 

Ce jour-là, le prestigieux temple de la cinéphilie Française rendait hommage à Agnès Varda, 90 ans dont plus de 65 au service du 7 -ème art. L’organisateur de la rencontre et patron des lieux, Frédéric Bonnaud avait invité la réalisatrice à l’occasion de la projection de son troisième long métrage réalisé en 1963 : « Le Bonheur » qui obtint d’ailleurs le Prix Louis Delluc l’année suivante…

Face à un public dont une grande partie n’était pas née lors de la sortie du film, la réalisatrice toujours alerte, petit bout de femme à la coiffure étrange et à l’œil toujours malicieux parle de la genèse de ce joli film mais au propos immoral et qui fit scandale lors de sa sortie sans pourtant avoir rencontré un grand succès public….

La cinéaste qui a reçu l’année en 2018,  un oscar à Hollywood pour l’ensemble de sa carrière n’est pas insensible aux honneurs qui en font une des grandes figures du 7 -ème art mondial même si les spectateurs n’ont pas toujours été très nombreux pour voir ses œuvres….

« J’ai accepté de venir quand j’ai su que Jean-Claude acceptait d’être à mes côtés pour parler du film. »dit-elle alors car il est effectivement là, celui qui fut l’acteur principal du « Bonheur ». Le beau gosse de 1963 à aujourd’hui 80 ans et pris de l’embonpoint mais il conserve le même œil amusé par l’hommage que leur rend ce jeune public cinéphile. Il s’appelle Jean-Claude Drouot, c’est un immense acteur de théâtre, de la race des « artisans du spectacle », des francs-tireurs qui préfèrent l’ambiance de la troupe à celle des paillettes….

Pourtant, quand Agnès Varda vient lui proposer de jouer le rôle principal du film, l’acteur est devenu une véritable star, voire une icône nationale (bien qu’il soit de nationalité Belge) en endossant le personnage d’un Hobereau Solognot rebelle : Thierry de Janville, dit « Thierry la Fronde » dans le feuilleton éponyme que l’on doit à Jean-Claude Deret, le père de Zabou Breitman.

Un an plus tôt, le comédien, formé dans sa Belgique natale et « descendu » à Paris pour suivre la formation du Cours Dullin est un parfait inconnu qui court les castings et qui vit avec sa famille à la campagne à Evry-Petit-Bourg (Seine et Oise, aujourd’hui Essonne), où aucun découvreur de talents n’aurait eu l’idée d’aller le dénicher….

C’est en se rendant justement à un casting organisé par la télévision française lors de l’émission « au-delà de l’écran » qu’il sera choisi bien qu’il ne corresponde en rien au portrait-robot du personnage mais un « petit plus » lui a permis d’être sélectionné pour le rôle.

Puis tout s’emballe très vite, le feuilleton connait un succès phénoménal (à une époque où l’étrange lucarne est loin d’occuper la majorité des foyers) et l’acteur fait la « une » de très nombreuses couvertures de magazines et journaux…, les enfants jouent à « Thierry la Fronde » dans les cours de récréation et cassent de nombreux carreaux en tentant d’imiter leur héros.

Des produits dérivés (décalcomanies, statuettes, disques) sont édités d’ailleurs sans l’aval des intéressés. Une véritable frénésie, à tel point que le président du syndicat des acteurs, Jean-Paul Belmondo prédit à propos de l’acteur : « Il ne s’en remettra pas » Même le Général de Gaulle est un inconditionnel. Il lance souvent cette boutade quand des manifestations se déroulent à travers la France : « je vais leur envoyer Thierry la Fronde ».

Agnès Varda a vu le feuilleton et n’hésite pas à lui proposer un rôle qui va « casser son image » de gendre idéal pour s’engouffrer dans celui du « jeune menuisier, père de famille attentionné qui aime sa femme mais qui tombe amoureux d’une autre, une très jolie postière et qui est persuadé que l’amour à trois est possible sans laisser de dégâts ».

L’image de marque de la première grande star de la Télévision Française risque d’en prendre un sérieux coup d’autant qu’il va jouer ce contre-emploi avec sa propre femme et ses deux premiers enfants ! Mais il accepte ce rôle ambigu, mettant en concurrence sa femme Claire, actrice improvisée et Marie-France Boyer sous la caméra malicieuse d’Agnès Varda. Le film est tourné à Fontenay-Aux-Roses qui a alors des allures de village et dans le Bois de Verrières tout proche……

Jean-Claude Drouot accepte ce beau et difficile rôle, mais Thierry la Fronde est prêt à relever tous les défis, il a découvert la réalisatrice dans son précédent long métrage : « Cléo de Cinq à Sept » qui narre la journée d’une vedette de la chanson Yéyé, un peu capricieuse, qui tue le temps en errant dans les rues de Paris en attendant ses résultats d’analyse avec la crainte d’avoir un cancer….

Le film est tourné en Noir et Blanc, ne dure qu’une heure et demie (et non deux comme le laisse supposer malicieusement le titre du film) avec comme interprète principale, Corinne Marchand, une actrice et chanteuse d’une beauté sidérante qui crève littéralement l’écran mais qui ne retrouvera jamais par la suite un rôle aussi intense.

Agnès Varda promène sa caméra à travers les rues de la Capitale ou chez sa starlette, avec son lot de soupirants, « l’amant surbooké » interprété par le Grand d’Espagne, José Luis de Villalonga, le pianiste Michel Legrand qui veut vendre sa nouvelle mélodie à sa muse accompagné du parolier Serge Korber, futur réalisateur  ou bien les passants d’un Paris populaire qui contemple la Bellissime Cléo sans oublier la participation d’amis de la Nouvelle Vague dont notamment un Jean-Luc Godard irrésistible qui ne porte pas ses lunettes noires étant grimé en Buster Keaton accompagné de sa muse et épouse de l’époque, la belle Anna Karina ou encore de Jacques Demy qui fait une apparition à la Hitchcock en sortant d’un garage….

Mais Cléo rencontre au hasard de ses flâneries, un sympathique bidasse en permission qui doit regagner son régiment en Algérie  et qui est interprété par Antoine Bourseiller (futur grand metteur en scène de Théâtre qui a eu une relation avec la réalisatrice dont il aura une fille, Rosalie mais qu’il ne reconnaitra pas et qui sera adoptée par Jacques Demy, ndlr) et qui donne du baume au cœur à la belle chanteuse, débouchant sur une jolie histoire platonique sans lendemain……

Agnès Varda filme Paris comme une succession de villages. Celui où elle élira domicile dans le mitant des années 50 se situe dans le 14 -ème arrondissement, rue Daguerre (encore un clin d’œil d’une photographe de formation) : une maison rose non pas adossée à la colline mais bien insérée dans ce quartier commerçant et populaire et dont elle restera fidèle jusqu’à son dernier souffle, devenant même une figure incontournable des lieux qu’elle ne manquera pas de filmer au gré de sa fantaisie notamment dans son documentaire « Daguerréotypes » (1975) où les habitants et les commerçants du quartier jouent les acteurs pour la circonstance…

Très attachée à cet esprit de village voire des quartiers considérés comme des lieux de mémoire qu’il est toujours délicieux d’arpenter, la cinéaste en a fait la clé de voûte de son œuvre cinématographique : dès son premier film : « la Pointe Courte » (1956), un long métrage tourné dans un quartier de Sète (Hérault) où la néo-réalisatrice a passé une partie de son enfance ……

Les deux interprètes principaux sont la tragédienne Sylvia Montfort, et un jeune acteur débutant et prometteur, Philippe Noiret qui fait partie de la prestigieuse équipe du TNP, aux côtés de Gérard Philipe, Maria Casarès, Georges Wilson, Jean Topart ou Daniel Sorano….

Le film raconte l’histoire de deux amants au bord de la rupture qui tentent de faire le point sur leur union tout en allant à la rencontre des habitants du quartier « les Pointus » qui deviennent des acteurs improvisés pour la circonstance….

Ces mêmes « Pointus » seront de nouveau à l’honneur quarante plus tard dans « Les Plages d’Agnès » (2008), œuvre autobiographique majeure qui sera d’ailleurs rediffusée lors de la disparition de la réalisatrice en 2019…

C’est en 1940, peu après l’Exode que la future réalisatrice qui s’appelle alors Arlette et qui est âgée de 12 ans débarque avec ses parents dans ce port de pêche de la Côte Languedocienne, venant de Bruxelles, d’un père Grec et d’une mère Française. L’idée de ce prénom viendrait de la ville d’Arles où elle aurait été conçue, mais elle le troquera rapidement en Agnès, en hommage aux origines grecques de son géniteur…

Sète : une ville languedocienne qui peut s’enorgueillir d’avoir vu naître plusieurs enfants illustres : tout d’abord, Paul Valéry, figure intellectuelle incontournable de la première moitié du XX -ème siècle mais également Georges Brassens ou encore un certain Jean Vilar, créateur du TNP et du festival d’Avignon….

La jeune Agnès est une adolescente rebelle et qui ne tarde pas à fuguer, trop éprise de liberté…Après son baccalauréat, elle fait l’Ecole des Beaux-arts et l’Ecole du Louvre et choisit de devenir Photographe, bien loin des studios de cinéma…

Tout comme son illustre prédécesseur, Robert Doisneau, embauché chez Renault, elle devient Photographe d’entreprise à…la SNCF…mais rapidement elle va approcher le milieu du spectacle grâce à une relation Sétoise, Andrée Vilar qui n’est autre que l’épouse du chantre du Théâtre Populaire. En 1948, elle va devenir photographe du TNP et de celui d’Avignon…la grande aventure va vraiment commencer….

De photographe attitrée de Vilar et de son illustre troupe, Agnès Varda va venir un peu par hasard au Cinéma, sans formation initiale, ni sans avoir été l’assistante d’un quelconque réalisateur et apprendra tout sur le tas (elle est cependant épaulée par Henri Colpi et Alain Resnais pour la réalisation de « la Pointe courte »).

A la fin de ces années cinquante, ce sera bien sûr l’émergence d’une nouvelle génération de cinéastes dont un grand nombre sont issus des « ciné-clubs » et qui ont trempé leur plume dans un encrier au vitriol dans les colonnes de « positif » ou des « cahiers du cinéma », il s’appelle Jean-Luc Godard, François Truffaut, Jacques Rivette ou encore Claude Chabrol. Ils n’ont pas trente ans et fustigent le « cinéma de papa », pompeux, commercial et académique. Agnès Varda se joint à ce mouvement de jeunes « turcs » qui rapidement va dépasser le simple cadre de notre hexagone……

Elle va alors croiser la route de Jacques Demy dès 1958 lors d’un festival de cinéma organisé à Tours, le Nantais alors âgé de 27 ans pour ne plus la quitter jusqu’à la disparition de celui-ci en 1990. DEMY et VARDA, un duo indissociable, unis derrière la caméra comme dans la vie.

Le futur réalisateur de « Lola » et des « Parapluies de Cherbourg » s’installe chez Agnès Varda dans sa maison rose de la Rue Daguerre, où cette dernière a établi son quartier général, notamment sa maison de production « Tamaris » qui deviendra plus tard « Ciné-Tamaris » et qui existe toujours, gardien du patrimoine cinématographique du tandem….

Outre la maison parisienne, le couple aura un deuxième point d’ancrage à Noirmoutier (Vendée) non loin de la terre natale de Jacques Demy et où la réalisatrice tournera quelques scènes dans son deuxième long métrage « Les Créatures » avec Michel Piccoli et Catherine Deneuve (sorti en 1966).

En 1963, la vie du couple connaît un bouleversement avec le tournage des « Parapluies de Cherbourg », projet initialement autant fou qu’audacieux au vu de son originalité : faire un film entièrement chanté est une entreprise risquée et difficile à monter financièrement, c’est le pari que va réussir non sans mal la productrice Mag Bodard. Le film est tourné dans la principale ville du Cotentin et révèlera entre autres Catherine Deneuve (même si celle-ci est « doublée » par Danièle Licari), cette dernière retrouvera d’ailleurs Jacques Demy en 1970 dans « Peau d’Ane ».

Le film reçoit la palme d’Or du Festival de Cannes 1964 ainsi que le Prix Louis Delluc 1963 (un an avant « Le Bonheur ») et va rencontrer un succès critique et public considérable non seulement en France mais dans le monde entier. La musique de Michel Legrand contribuera beaucoup au succès du film comme pour « Les Demoiselles de Rochefort » tourné deux ans plus tard par le même réalisateur, avec toujours Catherine Deneuve et sa sœur Françoise Dorléac, actrice prometteuse qui disparaitra tragiquement dans un accident de voiture en juin 1967).

Ce succès international va ouvrir la voie de l’Amérique à Jacques Demy et à son épouse : en 1967, ils atterrissent à Los Angeles, le premier va y tourner « Model Shop » et la seconde un film sur le mouvement hippie « Lions Love » (1968-69) narrant un huis clos entre un couple à trois de comédiens dans un milieu underground au doux parfum Warholien….

A Los Angeles, Agnès Varda fait la connaissance d’un ancien étudiant en cinéma à l’UCLA et qu’elle veut faire jouer dans le film, il s’agit de Jim Morrison, futur chanteur et parolier du mythique groupe « Les Doors ». Lorsque celui-ci s’installera à Paris en 1971, elle tissera avec lui de grands moments d’amitié jusqu’à accompagner l’auteur de « The End » jusqu’à sa dernière demeure au Père-Lachaise……La cinéaste reviendra aux Etats-Unis en 1980 pour tourner un documentaire sur les peintures murales qui fleurissent à travers les rues de la « Cité des Anges » : « Murs, murs ».

Après la « Nouvelle Vague » et la période américaine succèdent l’esquisse d’un combat féministe : la cinéaste signe avec d’autres célébrités ou anonymes, l’appel des « 343 » publié dans les colonnes du « Nouvel Observateur » en 1971 qui compte bien réveiller les consciences sur la levée de l’interdiction de l’avortement (que la plupart des consignatrices confessent avoir pratiqué clandestinement).

Elle réalisera « L’une chante, l’autre pas » (1976) avec Thérèse Liotard et la toute jeune Valérie Mairesse qui raconte le parcours compliqué de deux femmes liées par une grande amitié : l’une est chanteuse dans un groupe, l’autre est une mère de famille veuve et, qui après une longue période de précarité trouve un travail au Planning Familial. Elle se sont rencontrées en 1962, se sont perdues de vue puis se retrouvent pour participer au combat Féministe qui connait son âge d’or au milieu des années 70….

Plus tard, Agnès Varda met en scène le destin fracassé d’une SDF, Mona, interprété magistralement par Sandrine Bonnaire dans « Sans toit, ni loi » (1985). La jeune actrice, issue d’une famille nombreuse de la Grande Borne a vu son destin bouleversé grâce à Maurice Pialat qui l’a sélectionné au cours d’un casting pour interpréter le rôle principal de « A nos amours » (1983) qui relate les aventures sentimentales de Suzanne, une adolescente émancipée. Le film obtiendra un grand succès autant critique que public et qui permettra à l’actrice d’obtenir la consécration en obtenant le César du meilleur espoir féminin. Dans ce « road movie » d’une jeune marginale à travers la France, l’actrice campe un personnage aux fêlures multiples et qui connait un destin fatal, souvent promis aux sans domicile fixe…Lion d’Or à la Mostra de Venise, ce beau long-métrage reste à ce jour le plus grand succès commercial de la réalisatrice.

Peu de temps après, Agnès Varda réalisera une forme de « film biographique » avant la lettre avec « Jane B par Agnès V » (1987), film mi documentaire-mi fiction sur l’ancienne égérie de Serge Gainsbourg, l’actrice et chanteuse Jane Birkin et qui sera également interprété également par Jean-Pierre Léaud et Alain Souchon et avec la participation de réalisatrice…

Cette dernière optera pour le même genre de « biopic » en réalisant « Jacquot de Nantes » (1991), hommage posthume à son complice et compagnon, Jacques Demy, disparu en 1990. Ce dernier, déjà très malade espérait réaliser ce long métrage sur son enfance dans la métropole Bretonne, dans laquelle son père tenait un garage mais trop affaibli, il préférera lui laisser les rênes de la réalisation avant de disparaître à 59 ans d’une cruelle maladie : le SIDA, mais dont la cause fut occultée à l’époque, à la demande du réalisateur lui-même et que son épouse ne révélera que plusieurs années après…

De leur union était né l’acteur Matthieu Demy (né en 1972) devenu acteur dès le plus jeune âge : il joue d’ailleurs dans « l’Une chante, l’autre pas » ou encore « Documenteurs » ou « Kung fu Master ».

Agnès Varda aura donc exploré tous les espaces cinématographiques possibles : de la fiction au documentaire. Ce dernier genre qui trouve toute sa force avec « Les Glaneurs et la Glaneuse » (2000), évocation de ces glaneurs qui ratissent les champs de notre Hexagone après les récoltes à peine terminées afin d’y trouver des restes mangeables. Tourné dans toutes les campagnes de France, dont celle de la Beauce, en Eure et Loir et dans la Région d’Etampes, notamment….

Cinéaste à l’aura international, tout en étant restée jusqu’à son dernier souffle une noble artisane du 7 -ème art, sans y avoir été destinée au départ, la petite dame tranquille de la Rue Daguerre a joué dans tous les compartiments : photographe, scénariste, monteuse, actrice, infatigable exploratrice de la technique cinématographique, fidèle à ses lieux d’ancrage : Paris, Noirmoutier, Sète ou encore Los Angeles, elle a donc fini par rejoindre  un soir de Mars 2019, son Jacquot de Nantes, le complice des jours heureux d’un cinéma de qualité gravé à jamais dans les mémoires…..