Christèle DUMAS et Philippe DUPONT

LA VIA TOLOSANA DITE VOIE D'ARLES

CHRONIQUES D’UN COMPOSTELLE PAS COMME LES AUTRES 

17-29 AOUT 2020

 

« La Vérité se trouve dans vos talons »

Zhuangzi, Philosophe Chinois

 

 

 

 

 

 

 

1 er EPISODE:

L'INVITATION AU VOYAGE

 

– Les soleils couchants
Revêtent les champs,
Les canaux, la ville entière,
D’hyacinthe et d’or ;
Le monde s’endort
Dans une chaude lumière.

Charles Baudelaire

 

 

Mon mobile a sonné en cet après-midi de Juillet. C’était Christèle….

« Serais-tu intéressé de faire la Voie d’Arles avec moi, je pars le mois prochain ? ».

« Pourquoi pas » ai-je répondu sobrement. En effet, pourquoi ne pas aller à la découverte de cette variante du Chemin de Compostelle. Voilà un beau défi estival autant intéressant qu’insolite. J’étais dispo, ayant terminé depuis peu un voyage qui aura duré 17 ans à l’intérieur « d’un pays où la vie ne coûte pas cher ». Ainsi une bonne opportunité m’était offerte pour aller défricher de nouveaux sentiers méconnus et partir humer un doux parfum de nouveauté….

C’est vrai, lorsque l’on parle à bon nombre d’interlocuteurs du projet, on craint percevoir chez eux un sentiment teinté d’admiration polie et d’inquiétude non dissimulée : Quoi ! faire plus de 200 Km sur des sentiers caillouteux semble relever du « calvaire assuré » et d’une « forme de masochisme » inconscient : il a décidé en baver, peuvent-ils soupirer pour finalement déclarer de façon solennelle : personnellement, je ne me vois pas faire ça… ».

C’est vrai, le Chemin de Compostelle n’échappe pas aux clichés ou autres idées reçues et est parfois perçu comme le rendez-vous des Cathos exaltés qui vont arpenter des chemins poussiéreux pour espérer trouver le Graal…

La Messe est dite… Mais au fait, peut-être que certains de nos lecteurs ne savent pas trop ce qu’est vraiment ce fameux Chemin où en possèdent une connaissance assez vague ? Une piqûre de rappel s’impose….

 

Compostelle pour les Nuls…

 

Considérée comme la « randonnée la plus courue » d’Occident, « le Chemin de Compostelle », ou donnons-lui plutôt une dénomination plurielle , puisqu’au moins quatre d’entre eux traversent notre beau et vieux pays pour converger vers la péninsule Ibérique….Citons-les : le Chemin du Puy-en-Velay, celui de Tours, de Vézelay et enfin ce qui nous concerne en premier chef : Arles, plus communément connu sous le nom de Via Tolosana, celle qui mène à Toulouse et que nous n’allons pas tardé à emprunter…..

Notons que les Chemins n'attirent plus uniquement la seule Communauté Chretienne, pouvant être foulés par d'autres croyants venus de religions différentes et bien sûr par une population athée qui cherche tout simplement à se ressourcer....

Au premier jour fut le commencement : au premier siècle de l’Ere Chrétienne, lorsque Jacques le Majeur est un pêcheur du Lac de Tibériade en Galilée tout comme son frère Jean. Les deux hommes abandonnent leur barque lorsqu’ils rencontrent Jésus de Nazareth dont ils deviendront les disciples dévoués, le suivant même jusqu’à son agonie sur le Mont des Oliviers….

 

« Vous allez recevoir une force, celle du Saint-Esprit qui viendra sur vous. Alors vous serez mes témoins à Jérusalem, dans toute la Judée et la Samarie, et jusqu’aux extrémités de la terre. »

— Actes 1 :8

On connait la suite : la Résurrection du Christ trois jours après sa Crucifixion sur le Golgotha jusqu’au quarantième jour suivant où Jésus rencontre une dernière fois ses disciples avant de remonter au ciel (« l’Ascension »). Dix jours plus tard, la venue de « l’Esprit Saint » invite tous les disciples dont les douze Apôtres à commencer une mission sacrée caractérisée par une longue période d’évangélisation à travers le monde…

C’est la Pentecôte, celle qui marque la fondation de l’Eglise de Rome…même si aujourd’hui, elle est plutôt assimilée à la « Journée de solidarité pour les personnes âgées » décrétée par un Premier Ministre Catholique et pratiquant : Jean Pierre Raffarin….

Jacques le Majeur fait partie de ces « missionnaires ». Avec un groupe de disciples, il part évangéliser l’Ibérie (qui deviendra l’Espagne), notamment dans la région de Cadix mais sa mission pastorale se transformera d’abord en échec, n’arrivant qu’à convertir qu’un tout petit nombre de personnes.  Il rentrera en Palestine avant de revenir en Ibérie et continuera sa quête d’évangélisation vers la Galice, située au Nord-Ouest de la Péninsule en réussissant à convertir un plus grand nombre d’individus. Rentré en Palestine, il connaitra un sort tragique : il sera décapité à Jérusalem sur ordre du roi Hérode.

Sa mort provoqua un émoi considérable et la légende veut que quelques fidèles décident de transférer sa dépouille à bord d’une barque dérivant vers sa terre d’évangélisation en Galice. On l’inhumera dans un « Compostum » sorte de cimetière, d’où l’étymologie présumée de Compostelle et qui fut « oublié » au cours du temps, mais une autre légende ultérieure raconte qu’une étoile indiqua à un ermite du nom de Pélage où se trouvait la nécropole oubliée de St Jacques, qu’il appela « Champ des Etoiles » (Campus Stellae), d’où l’étymologie plus poétique du lieu sacré.  Au IX e siècle, le roi de Galice, Alphonse le Chaste décida de bâtir un monastère et une église non loin du tombeau…Saint-Jacques de Compostelle, lieu sacré était né……….

Les chemins de Compostelle sont multiples, chacun réserve son éblouissante beauté, sa pureté, sa dureté. Intrinsèquement tous différents, et pourtant si semblables et tendus vers un même but... Car tous ces chemins des Etoiles mènent à Compostelle.

Jean-Yves Grégoire

 

Au cours du Moyen-Age, le Pèlerinage vers Saint-Jacques est plus ou moins actif, comme le seront d’ailleurs les deux autres : ceux de Rome et de Jérusalem. Cependant, il va connaître au fil des siècles qui suivirent une longue période de léthargie, voire d’oubli……

La « rédemption » du Chemin intervient à la fin du siècle dernier, notamment à partir des années 1980-90. L’auteur Brésilien Paulo Coelho y est pour beaucoup dans cette « Reconquista » du chemin : il publie en 1987 son premier livre « Le Chemin de Compostelle » qui connaît un grand succès public et qui lance la carrière du futur auteur de « L’Alchimiste » qui va devenir un des écrivains les plus lus de la planète et provoquer un engouement nouveau pour ce pèlerinage oublié….

Le futur abonné aux Best-Sellers internationaux part donc à la conquête du chemin. Quelles raisons ont pu motiver son pèlerinage et c’est la question que l’on peut poser aux nombreux compagnons de route qui l’ont emprunté depuis : Envie de redonner un sens à son existence, de remettre « les pendules à l’heure », la volonté de calmer sa soif culturelle, un plaisir du dépassement de soi ou bien l’envoie de se dépasser au niveau sportif. Autant de questions qui méritent certainement autant de réponses….

L’engouement pour la reconquête des « Chemins » ne cesse de croître au fil du temps, le Chemin du Puy, le plus prisé est parfois surnommé « L’autoroute des Pèlerins ». D’autres écrivains à succès tel que le Médecin et Académicien Jean-Christophe Ruffin ont également couché sur le papier leur « Compostelle », en l’occurrence le parcours entre Hendaye et Santiago de Compostela, via le « Camino del Norte »….ou des longs métrages comme « The Way » réalisé par Emilio Estevez dans le quel Martin Sheen, un dentiste fortuné de Californie part à l’assaut du « Camino » où son fils avec lequel il était brouillé a perdu la vie... ou encore « La Mecque-Saint Jacques » comédie sympathique sur trois membres d’une même famille sommé par leur mère mourante de faire le chemin afin de pouvoir toucher l’héritage….

L’an passé, on estimait à 350 000 le nombre de pèlerins (chrétiens, autres ou athées) qui convergent chaque année vers la Cathédrale de Santiago Ils sont en grande majorité des « Marcheurs » (rien à voir avec la Majorité Présidentielle), mais peuvent également se déplacer à Cheval, en VTT, en fauteuil roulant, être des aveugles guidés : tout est permis, Saint-Jacques reconnaitra les siens.

Cependant, en cette année si particulière, la donne sera bien sûr différente : la crise sanitaire et le confinement qui ont suivi sont passés par là : durant plus de trois mois, les « chemins de Compostelle » ont été totalement désertés : plus un seul pèlerin et tous les lieux pour les accueillir (gîtes, albergues, hôtels) sont restés fermés…. Les Chemins ont connu une certaine torpeur, se refermant subitement sur leur "coquille".....

Et puis l’activité a redémarré très lentement à la fin Mai 2020, mais a gardé des sequelles du mal subi  comme nous le découvrirons ultérieurement. Le déconfinement n’a pas été synonyme de réouverture de tous les foyers de pèlerins, certains « hospitaliers » n’ont pas réouvert, d’autres ont connu des grands moments de solitude en attendant un éventuel pèlerin et les nombreux étrangers qui sillonnent d’habitude les sentiers de l’Hexagone ne sont pas venus.

 

 

 

Prémices d’un voyage

 

Passée la fébrilité de pouvoir vivre des vacances insolites surtout en ces temps agités, un retour à la réalité est nécessaire : « Faire le chemin de Compostelle » ne signifiait pas effectuer une « balade digestive » du dimanche après-midi, encore moins de s’y lancer avec insouciance voire dilettantisme au risque de connaitre de profondes déconvenues de tout ordre…

On l’aura compris, ce genre de voyage nécessite une préparation autant morale, physique que logistique…. La première question que l’on doit se poser est la suivante : « Suis-je capable moralement et physiquement de me lancer dans une telle aventure ? ».

Comme nous l’avons constaté, « faire le Camino » n’est pas destiné à n’importe qui. Si vous êtes en surcharge pondérale sévère, que vous fumez plus d’un paquet de cigarettes chaque jour ou si vous êtes un sédentaire patenté et peu porté sur l’exercice physique et se revendiquant amateur de farniente durant les vacances, ce genre de défi n’est pas pour vous.

Au contraire, si vous êtes en bonne santé, que vous savez « gérer votre mental » comme dirait un journaliste sportif et que la pratique de la randonnée vous est familière, votre projet peut tenir la route mais là encore, cela ne suffit pas à pouvoir concrétiser votre noble entreprise.

Beaucoup d’entre nous s’accrochent à l’adage « la meilleure façon de marcher, c’est encore la nôtre, c’est de mettre un pas devant l’autre et de recommencer », certes, il y a une part de vrai mais il ne faut pas oublier que l’on doit porter un sac à dos qui finit par être lourd au gré des efforts accomplis et que le port de bonnes chaussures est primordial……

Et puis le périple choisi, quoiqu’il dure (entre une semaine au minimum et une année voire plus) se doit d’être planifié : hébergements, cartographies, GPS entre autres sont des éléments incontournables pour éviter de partir à « l’aveuglette » au risque de s’égarer ou de se rajouter du temps de parcours, alors que le gain de temps est souvent synonyme de préserver ses forces et de garder un bon moral….

Je l’avoue, je n’avais du « Camino » qu’une connaissance livresque mais Christèle l’avait déjà fait il y a quelques années, en empruntant ce que l’on appelle « la voie royale », celle qui mène de la Cathédrale du Puy-En-Velay, Haut-lieu du pèlerinage Marial à celle de Santiago : soit un long périple de 1.500 Km, effectué sur cinq années, entre 2010 et 2015. 

Au début du Troisième Millénaire, l’idée de faire le « Chemin » est apparu nécessaire pour cette Croyante sincère qui veut pratiquer sa foi à sa manière, loin des querelles teintées d’hypocrisie qu’affectionnent certaines « grenouilles de bénitier » … A la quarantaine, lorsque certains sont happés par les mauvais démons, Christèle a plutôt choisi de faire le bilan de sa vie d’alors, teintée de réussites comme d’échecs et de faire un pied de nez à une forme de solitude lancinante….

Son « Odyssée Compostelienne » a d’ailleurs été publiée sur « La Voix du Sud Essonne ». Le novice que je suis pourra donc profiter de l’expertise de celle qui appartient désormais à la famille des « Jacquets », ceux qui ont « fait » le pèlerinage jusqu’au lieu sacré où l’ultime tampon a été frappé sur leur passeport de pèlerin, le « Crédenciale » …

Terminer le « Chemin » peut constituer l’aboutissement d’un rêve, d’un vœu pieu ou la satisfaction d’avoir réussi physiquement et moralement à dompter des chemins qui peuvent être parfois autant paisibles qu’hostiles… Pourtant, en 2017, Christèle a repris du « service », en empruntant cette fois-ci, « la voie d’Arles », moins fréquentée que celle du Puy mais non dénuée d’intérêt historique.

A la question posée par un interlocuteur intrigué, la Pèlerine récidiviste a répliqué : « J’ai besoin du Chemin ». Tout est dit et c’est souvent le genre de réponse identique que font la plupart « les initiés ». Il ne faut pas forcément comprendre un « sentiment addictif » mais plutôt une « boussole », un « marqueur » sur le chemin de la vie……

 

Duo sur Camino

 

Beaucoup de pèlerins partent seul, décidés à effectuer un long périple et finissent par faire des rencontres sur le chemin, forgeant parfois des amitiés durables, cela a été le cas pour Christèle qui a même parfois retrouver des compagnons de route, un an après sur une autre fraction du chemin ou même constituer un « groupe » avec des routards venus d’autres pays européens et qui sont des « mordus » du Camino, toujours en quête d’explorer le moindre recoin méconnu du sentier….

Partir avec Christèle prend une toute autre tournure car nous nous connaissons depuis quelques années, ce qui a développé entre nous une complicité indéfectible, et si nos doigts se sont croisés naguère sur le chemin de la vie, ils n’avaient pas emprunté pour autant ceux qui mènent vers Saint-Jacques de Compostelle. Alors pourquoi ne pas tenter l’aventure…

Notre Pélerine appartient à cette catégorie des femmes plutôt indépendantes et qui ont la particularité d’avoir toujours un projet en tête : à un âge où d’autres attendent la retraite comme le Messie, cette sportive dans l’âme, mais avec l’esprit d’un Pierre de Coubertin qui aimerait relever des défis mais sans forcément être une compétitrice forcenée : sa quête perpétuelle est de ne jamais éteindre la flamme, celle que vous permet de ressentir un sentiment de bien-être…

Côté ville, cette femme séduisante, raffinée et coquette, peut se transformer en « routarde » confirmée, acceptant une vie plus rustique lorsqu’elle passe Côté Sentier… Mais quoi qu’il arrive, cette assistante de direction au sein d’un Groupe Bancaire où « le bon sens est près de chez vous » est une personne organisée et méthodique et il faut bien l’être, compte tenu des difficultés à « monter » l’expédition après la crise sanitaire.

Elle m’envoie par courriel l’itinéraire que nous allons faire : un peu plus de 203 kms, entre Béziers (Hérault) et Toulouse (Haute-Garonne) via Castres, au cœur même de la nouvelle région Occitanie, avec la liste des hébergements (qu’il faudra sans cesse confirmer, tant l’incertitude post-Covid est grande, certains seront même remplacés). Des étapes quotidiennes d’une moyenne de 20 à 25 kms en moyenne. Pas évident mais faisable quand même : beaucoup de parcours plats (du moins le croyait-on) et un long périple sur les bords du Canal du Midi….

Une longue expédition de 11 jours, entre le 17 et le 29 août 2020 qui ne peut tolérer, comme nous l’avons déjà mentionné  le moindre aléa au vu de la situation d’alors…

Le mois d’Août n’est généralement pas la meilleure saison pour partir : il peut faire encore très chaud et surtout les jours commencent à diminuer. Christèle avait plutôt l’habitude de partir auparavant hors saison, notamment au Printemps mais en fait cela dépend aussi de la situation géographique : notre futur parcours ne semble pas présenter les mêmes difficultés que le relief accidenté des Pyrénées, ou que la rigueur des plateaux de l’Aubrac ou encore ceux de la Meseta Espagnole avec ses chemins caillouteux écrasés par un soleil de plomb….

Et puis, on ne part pas les mains dans les poches, un bon pèlerin est un pèlerin forcément bien équipé : Christèle m’envoie toujours par courriel, une liste des équipements à me procurer. Et me voilà qui file dans un magasin de sports « A fond la forme » afin de trouver mon bonheur :

  • Un sac à dos,
  • De bonnes chaussures de randonnée,
  • Éventuellement des bâtons pour équilibrer son rythme de marche
  • Une gourde
  • Une trousse de toilettes et de soins
  • Une protection contre la pluie et le froid….
  • Un chapeau de soleil à la Indiana Jones…

Arrêtons-nous sur le cas du Sac à dos, notre futur fardeau durant cette décade in pédibus : d’après notre experte, le poids à supporter sur ses épaules doit correspondre à 10 % du poids du porteur…. Puis le « sac à viande » (terme un peu trivial, j’en conviens, pour désigner un drap de duvet), une lampe frontale, de la crème de protection, le chapeau, le Poncho, le K-Way, etc…. Bref toute la panoplie du parfait randonneur…Me voilà équipé….

Dans les jours qui suivent, nous nous retrouvons pour faire un inventaire des choses à emporter et celle qu’il faut surtout laisser chez soi : l’essentiel doit effacer le superflu. Parfois un kilo de trop (comme des livres ou des chaussures inutiles, ce que je ferai quand même et que je regretterai plus tard) dans votre sac peut vous rendre plus compliqué votre marche. Savoir bien ranger son sac s’apprend au fur et à mesure tout comme être à l’aise dans ses chaussures rendront votre parcours quotidien bien plus agréable.

Mais ne rêvons pas trop, vous n’échapperez pas aux ampoules ou autres maux de dos ou de courbatures car votre corps n’est pas forcément préparé à faire des efforts physiques inhabituels et de bousculer son horloge biologique (lever tôt, repas frugaux, réveils nocturnes). Eh, non le « Camino » n’est pas forcément synonyme de fleuve tranquille….

 

Ultime répétition avant la grande représentation

 

Une dernière chose s’impose avant le départ imminent, c’est de faire une « répétition » avant de se jeter dans le grand bain…Pour être plus clair, réaliser une « rando » dans les conditions du direct : c’est-à-dire avec un Sac chargé comme il faut, avoir ses chaussures de marche et d’effectuer un parcours d’au moins une quinzaine de Kilomètres.

Dans le Sud-Essonne, notamment autour de Saint-Chéron et de la vallée de l’Orge, passent beaucoup de chemins de randonnées qui sont souvent arpentés par des groupes de promeneurs durant le Week-end et qui présentent des caractéristiques communes avec ce que nous allons faire : une quinzaine de Kilomètres : de la forêt, un plateau agricole chatouillé par le soleil estival, des montées, des descentes…. Excellent exercice de « mise en condition »avant le Jour J.

Christèle me pose une dernière question : « au fait, as-tu trouvé ta Crédenciale ? ». Je réponds par la négative, ayant essayé de me la procurer sur Internet auprès d’associations de Pèlerins mais les délais d’obtention étaient trop longs. Tant pis, je trouverai probablement ce fameux passeport du pèlerin à notre arrivée à Béziers….

Le lundi 17 Août 2020, nous nous rejoignons à la Gare de Lyon à Paris pour prendre le TGV de 8h12 à destination de Béziers (Hérault) et nous allons pouvoir commencer le début de notre aventure un peu plus de quatre heures plus tard….

Alea Jacta Est…….

LA VIA TOLOSANA

CHRONIQUES D’UN COMPOSTELLE PAS COMME LES AUTRES

 (17/29 AOUT 2020)

 

2 EME EPISODE

BIENVENUE EN OCCITANIE

Lundi 17 Août

 

 

                                                         Béziers…                                                         
Le jardin Les p’tits bouts de bois
De l’atelier
De tonnelier
Du père,
Navires
Qu’emporte le courant ivre
De la rivière.
Ils vont à la mer,
Fuyant à cordes et à mâts,
Se caletant vent arrière
À cause des bombes
Qui font trembler la terre,
Le ciel et la mer.

 

Jean Pierre DAUMAS, Poète Biterrois, né en 1941.

 

 

 

QUAI DES BRUMES

 

« Mesdames et Messieurs, nous arrivons en gare de Béziers ». Il est presque 12h30 et après un peu plus de quatre heures de voyage, nous foulons le sol de la gare Biterroise. A peine posé le pied sur le quai, l’impression de chaleur nous inonde le visage, tout comme les nombreux passagers qui nous entourent et qui se dirigent vers la sortie……

Avant de quitter le Hall des Arrivées, notre premier objectif avoué est celui de nous débarrasser d’emblée de ce qui sera notre compagnon de route et qui est plus connu sous le nom de sac à dos… Mais les consignes de bagages sont fermées probablement pour cause de COVID. Ce maudit  virus qui se rappelle soudainement à notre souvenir et qui ne va pas tarder à nous narguer tout au long de notre éminent périple….

 

LES FRUITS DE LA PASSION

 

Nous voici donc arrivés dans cette ville très ancienne dont les fondations remonteraient au Vie siècle avant Jésus-Christ, certains disent même qu’elle serait la plus ancienne cité de France que l’on attribue généralement à la Cité Phocéenne, l’antique Massilia….

Aujourd’hui, la perception que l’on a de la ville varie selon vos centres d’intérêt : le « fondu » de sport l’assimilera à une « Terre d’Ovalie » et c’est vrai qu’ici le Rugby à XV est une « religion » et son club, créé en 1911 a connu un des plus beaux palmarès sportifs qui soit avec pas moins de onze titres de champions de France et une coupe d’Europe, notamment dans les années 60, quand une grande majorité de ses joueurs s’illustraient dans l’Equipe de France, fêtant les victoires au QG du Cours-Riquet.

Une ville bouillante et sanguine pour les autres avec les « Olas » et la « Bronca » de ses Arènes, car Béziers n’échappe pas à la tradition Tauromachique solidement ancrée dans ces territoires qui vont longer notre Chemin de Compostelle, entre Arles et l’Outre-Pyrénées… et qui peut autant fasciner que révulser les habitants venus d’autres contrées plus au nord de la Loire….

Mais Béziers, c’est surtout une « terre viticole », une cité millénaire fière de son terroir avec ses milliers d’hectares de « vins de pays » qui accompagnèrent jadis les repas de nos concitoyens du Nord au Midi. La ville s’était même autoproclamée « Capitale du Vin » avant d’être bien sûr détrônée par Bordeaux ou Dijon mais elle ne jouait pas dans la même catégorie, tout en étant précurseur dans son domaine, avec la création de la première Coopérative dès 1901.

L’essor de la viticulture est surtout lié à trois facteurs essentiels : le percement du Canal du Midi, l’aménagement du Port de Sète et bien sûr l’arrivée du Chemin de Fer qui permirent de trouver de nouveaux débouchés économiques. Des fortunes locales apparurent, en témoignent encore les belles façades Haussmanniennes du Centre-Ville.

Plus de la moitié du terroir autour de Béziers était alors couvert de vignes…. Mais la prospérité insolente s’éclipsa peu à peu notamment avec la crise du Phylloxéra de 1905 qui anéantit la grande partie du vignoble français (dont notre vignoble Francilien) mais également l’implacable concurrence avec les Vins d’Algérie qui déferlaient alors sur le Continent, via le port de Sète….

Béziers connut dès lors les premiers germes d’un déclin avec le désarroi des petits viticulteurs ruinés, des ouvriers agricoles au chômage, acquis aux idées socialistes, apôtres d’un « Midi rouge » enclin à la révolte comme ce fut le cas en 1907 avec les violentes manifestations réprimées par le « premier flic de France » Clémenceau qui s'était déjà illustré lors des sanglantes emeutes des Carriers de Draveil-Vigneux….

Le « Midi rouge » de la révolte a changé de couleurs au fil du temps, devenant progressivement « rose », puis « bleu » avec à  présent une inclinaison pour le « brun » … Lors des Municipales de 2014, la Droite Républicaine qui tenait la ville depuis des décennies et la Gauche au pouvoir qui s’essouffle donnent les clés de la Mairie à Robert Ménard.

 

 

LE PETIT ROBERT

 

Robert Ménard…son nom est étroitement lié à la ville et à son goût immodéré pour provoquer des polémiques. Né en 1953 à Oran, alors deuxième ville d’une Algérie Française, il débarquera neuf ans plus tard de l’autre côté de la Méditerranée comme près de 800.000 « pieds-noirs » chassés de leur terre natale au moment de l’Indépendance de l’Algérie, après 130 ans de présence française…

Cet exode massif vers la « Métropole », cette terre de France dont beaucoup n’avaient jamais foulé le sol auparavant va provoquer un traumatisme chez la plupart de ceux que l’on surnomment d’emblée « les envahisseurs », une plaie qui aura beaucoup de mal à se refermer….

Outre la Région Parisienne qui pratiquera une discrimination positive en matière de priorité d’attribution de logements pour ces populations déracinées qui avaient le choix entre « la valise et le cercueil » au grand dam des autochtones franciliens , les Bouches du Rhône où sera d’ailleurs créée une ville nouvelle essentiellement constituée de « Rapatriés » : Carnoux en Provence mais également des villes comme Toulouse ou Montpellier qui vont connaître alors une croissance démographique exponentielle durant toutes ses années 60….

Béziers n’échappe pas aux flux de ces « nouveaux habitants » comme elle a pu le faire à chaque tragédie que procure l’histoire : déjà dès 1936, la Cité est devenue la terre d’exil des Républicains espagnoles fuyant la misère et la répression du régime Franquiste.

La famille Ménard s’y installe, après avoir vécu en Aveyron. Le père est syndicaliste et communiste tout en devenant un sympathisant de l’OAS, cette organisation nostalgique d’une Algérie Française qui basculera dans le terrorisme et sa volonté d’éliminer le « traitre » à leur cause : le Général de Gaulle….

Le jeune Robert a lui aussi la nostalgie du « paradis perdu » que certains continuent à honorer lors des « grands rassemblements » pieds-noirs d’Agde, située non loin de Béziers. Etudiant à Montpellier, le futur journaliste qui co-fonder « Reporters sans frontières » a d’abord eu comme livre de chevet « le petit livre rouge » de Mao, barbotta quelques temps dans les cercles Trotskystes devenant le compagnon de route des « amoureux du grand soir : celui de la Révolution » avant de basculer progressivement vers la Droite pour finalement tomber dans les bras de l’héritière de Saint-Cloud….

Hier, le militant Tiers-Mondiste, défenseur de la liberté d’expression absolue qui fit un coup d’éclat en fustigeant le régime autoritaire de Pékin lors des JO s’est peu à peu rapproché de cette extrême-droite qui veut éradiquer à tout prix la théorie du « grand remplacement », celle d’une minorité agissante, essentiellement musulmane qui menace selon lui sa bonne ville de Béziers…

Elu au second tour à la suite d’une triangulaire difficile en 2014 avec l’aide du Mouvement pour la France du Nobliau Vendéen Philippe de Villiers et de Debout la France de l’inénarrable Député de l’Essonne Nicolas Dupont-Aignan, le même Ménard sera par contre réélu triomphalement dès le 1 er tour en 2020, avec malgré tout un fort taux d’abstention lié au COVID ….

Comme quoi, ses dérapages verbaux et ses initiatives douteuses (recensement des enfants musulmans dans les écoles) suscitent autant d’indignation que d’approbation sous cape… Homme de communication, aidé par son épouse, Députée de la Circonscription, il reste un homme de médias qui sert faire le buzz en réussissant à marabouter ses électeurs……

 

 

LE DECLIN

 

Le succès électoral de Robert Ménard est malheureusement lié à l’image que donne la ville et qui est marquée par le signe d’un déclin palpable. La charge du premier magistrat de la commune languedocienne concernant la surreprésentation de la population musulmane de la ville, porteuse de pauvreté et d’insécurité qui gangrènerait sa ville et le rôle de preux chevalier qui tenterait de les bouter hors de ses murs n’expliquent pas tout…

Un Robert Ménard, porteur des valeurs d’une « France blanche et Catholique » passe sous silence le piètre bilan économique de Béziers qu’il n’a pas su enrayer comme ses prédécesseurs : quatrième ville la plus pauvre de France, un chômage endémique deux fois supérieure à la moyenne nationale et une population aujourd’hui inférieure à celle qu’elle était en 1968….

Aujourd’hui, c’est une simple sous-préfecture de l’Hérault, devenue la deuxième ville d’un département largement dominé par le tentaculaire chef-lieu et son agglomération : Montpellier, surnommée "La surdouée",  qui elle a gagné plus de 100 000 habitants depuis 1968, au cœur de l’ancienne région du Languedoc-Roussillon aujourd’hui intégrée dans la vaste région Occitanie depuis la réforme territoriale de 2015….

Béziers n’est pas un port, comme sa proche voisine Sète : elle est située cependant à moins de quinze kilomètres de la Méditerranée et est arrosée par la rivière l’Orb qui  finit pas se jeter dans la « Grande Bleue », non loin des stations balnéaires fréquentées par les Biterrois : Valras-Plage ou Sérignan, etc…. Mais la vieille cité Occitane garde également une relative proximité avec les massifs de moyenne montagne du Haut-Languedoc distants d’une soixantaine de kilomètres à l’Ouest. Elle reste une zone de confluences, pour le meilleur comme pour le pire….

 

ON DIRAIT LE SUD

 

Passées ces considérations géographiques, Notre deuxième objectif consiste à vouloir trouver le Centre-Ville et surtout un restaurant car c’est bien connu l’appétit vient en voyageant..

On peut se forger une première impression de cette ville qui est caractéristique des agglomérations typiquement méditerranéennes  et qui peuvent  constituer un  joli trait d’union entre les deux Sud qui composent la France : l’un situé à l’est qui revendique son rattachement à la Provence tandis qu’à l’ouest, l’Occitanie lui ouvre les portes pour ne plus les refermer jusqu’à l’Espagne…..

Nous avançons un peu à l’aveuglette, apprenant à « dompter » notre sac et notre lente progression nous fait découvrir une longue artère assez fréquentée par une population cosmopolite composée autant de badauds que de petits commerçants spécialisés qui peuvent nous rappeler certains quartiers de Paris ou de Marseille. Il fait de plus en plus chaud, un panneau indique la direction du Centre et de la Cathédrale…

Les petits immeubles colorés rencontrés depuis la sortie de la gare vont bientôt disparaitre de notre champ visuel pour faire place à une architecture Haussmannienne et à un plan urbain bien ordonné qui change radicalement de ce que nous avons vu quelques mètres avant …Les faubourgs laborieux s’évanouissent au profit d’une Opulence venue d’un passé glorieux mais qui semble révolu….

Nous débouchons sur la place des Trois-Six, situé non loin de l’Office de Tourisme et qui est un des points névralgiques de la ville…. D’abord, tentés de nous y rendre pour se renseigner et surtout espérer y laisser nos sacs, nous changeons d’avis et allons-nous installer à la terrasse d’un Restaurant….

 

PLACE DES TROIS SIX

 

Rien n’est plus agréable que de se poser au milieu d’une place autant animée qu’ensoleillée et qui constitue un signe tangible de dépaysement… Nos voisins, dont beaucoup sont des autochtones en pause-déjeuner nous regardent, mi amusés, mi intrigués avec notre lourd barda et nos chaussures de marche….

Lorsqu’elle apprend que nous comptons arpenter dès demain le « Chemin de Compostelle », la serveuse nous confie avec son accent chantant le sempiternel refrain : « vous êtes courageux de faire autant de kilomètres. Moi, personnellement je ne pense faire ça un jour ».

Tout en sirotant mon verre de vin de Pays, l’idée de trouver une « Crédenciale » me revient à l’esprit. Comme nous ne sommes pas loin de la Cathédrale et de l’Office de Tourisme, j’ai donc toutes les chances d’en trouver un facilement….

Ah, le Crédenciale, outre d’être le fait d’être le passeport de tout pèlerin qui se respecte jusqu’aux marches de la Cathédrale de Santiago fait également de vous un « pèlerin prémium » : dans certains cas vous paierez moins cher l’hébergement et la restauration si vous l’avez en votre possession et de connaitre le plaisir jouissif  de voir apposés une multitude de tampons sur ce document cartonné en accordéon.

Outre le fait de ne pas avoir pu le trouver assez rapidement sur Internet, j’aurais pu passer par la paroisse de ma commune, comme me l’avait suggéré Christèle. Mais à dire vrai je ne suis pas un bon client à l’Eglise et je n’ai pas d’accointance particulière avec le        « Cyber-Curé », l’Abbé Dunstan qui a la particularité de porter simultanément la soutane et de réciter ses homélies avec son I phone….

Le nom de la Place m’intrigue : « La place des Trois-Six », « Qu’es Aquo ? » ou qu’est-ce que c’est ? comme on dit en Occitan. Un nouveau partage du travail pour remplacer les « Trois-Huit » ou les « Quatre-Six » ? Vous n’y êtes pas du tout : n’oubliez pas que nous sommes au pays de Bacchus….

Le « Trois-Six » est le nom d’une boisson élaborée à partir de trois mesures d’alcool mélangées à trois mesures d’eau, la proportion du liquide était alors de 3/6 mais d’autres combinaisons étaient possibles. D’une teneur en alcool très élevé, ce breuvage ressemblait furieusement à une sorte « d’absinthe du Midi » et qui connut son heure de gloire ici même à Béziers mais également dans la ville voisine de Pézenas…. Pourtant réglementé, il fut l’objet de nombreux trafics et finirent par être démantelés par les Gendarmes à la suite d’une traque minutieuse……

CARREFOUR DES RELIGIONS

 

Béziers est une étape incontournable sur le Chemin d’Arles mais ne constituera pas pour nous le début de notre périple qui ne commencera que demain à la Salvetat-sur-Agout, à plus de 75 kilomètres au Nord-Ouest de Béziers, au cœur du Parc Naturel Régional du Haut-Languedoc…

Avec sa Cathédrale, sa Basilique et sa quinzaine d’Eglises, Bèsiers (comme on dit en Occitan) est indéniablement une terre Catholique même si une forte minorité protestante s’est établie sur ce coin du Languedoc mais dans des proportions moins importantes que dans les Cévennes voisines….

Robert Ménard pourra me rétorquer que sa ville ne compte également pas moins de quinze mosquées dans un département qui en compte plus de quarante avec en prime une ville Héraultaise comme Lunel qui a compté la plus forte densité de Djihadistes en partance pour la Syrie…mais au risque de vexer notre polémiste, le siège de Béziers en 1209, opération marquante de la Croisade des Albigeois, opposant les Croisés aux Réfractaires Comtes de Toulouse a pour l’instant fait beaucoup plus de victimes.

Office de Tourisme de Béziers, première question « Avez-vous des Crédenciales », l’Hôtesse nous regarde un peu dubitative, je sens poindre un « Qu’es Aquo » sur ses lèvres. « Nous faisons le Chemin de Compostelle » … « Euh, non n’avons pas ça ici » …. « Peut-être à la Cathédrale » murmuré-je un peu dépité. « Je ne sais pas » me répond-elle évasivement….

Visiblement ici, le Pèlerinage, on ne connait pas trop…. Nos illusions sur la passion Compostelle qui animerait la cité multiséculaire s’effondrent comme les murs de Jéricho, après le son impitoyable des trompettes…

 

L’EVECHE ETAIT FERME DE L’INTERIEUR

 

Nous arpentons les rues tortueuses du Vieux Béziers toujours chatouillées par un soleil de plomb, avant de trouver la Cathédrale Saint Nazaire, édifice imposant vissé sur la colline surplombant la Vallée de l’Orb…

Ce lieu sacré est très ancien, c’est Saint Aphrodise qui évangélisa Béziers (je vois déjà ricaner certains esprits mal tournés) et qui en fut le Premier Evêque au 1er siècle de notre ère Chrétienne. Le Diocèse de Béziers dépendait de la Province Ecclésiastique de Narbonne. 

A la création des départements en 1790, le nouveau département de l’Hérault compte quatre autres diocèses :  Lodève, Agde, Saint-Pons de Thomières et Montpellier…Mais en 1801, les trois premiers furent supprimés et au fil du temps, celui de Béziers sera supprimé et le siège épiscopal transféré définitivement à Montpellier en 1877, sans devenir un diocèse associé contrairement à celui d’Evry-Corbeil Essonnes avec ses deux Cathédrales St Spire de Corbeil, consacrée par Paul VI en 1966 et celle de Saint Corbinien d’Evry inaugurée par Jean Paul II, trente ans plus tard)….

Saint-Nazaire est une église de style Gothique construite au XIII è siècle et remplaçant une paroisse de style roman qui avait été incendiée lors du sanglant siège de 1209, marquant ainsi le triomphe des Croisés sur l’Hérésie Cathare….

Nous pénétrons dans l’ancienne Cathédrale, munis bien sûr de nos masques, marmonnant probablement un « Vade Retro, Covidas ». Je compte bien trouver mon Crédenciale. Je m’avance vers l’hôte assis devant une table recouverte de dépliants. C’est un homme sans âge et qui est tombé dans les bras de Morphée. « Bonjour l’accueil » ironisé-je.

Je finis par le sortir de sa torpeur, il se réveille lentement mais surement, tel un Sacristain qui aurait trop abusé du vin de messe. Je lui reformule ma question « Avez-vous un Crédenciale ». « Euh, oui » affirme-t ’il avec sobriété.

« Que la lumière soit » : je vais pouvoir obtenir le sésame du pèlerin. Mais le vieil homme me sort un tampon dans l’attente d’apposer le seau de la Cathédrale. Il n’a pas compris ce que je lui ai demandé. En fait, il n’a pas du tout de Crédenciale, faisant disjoncter la petite lueur d’espoir qui m’avait précédemment animé…

Il ne nous reste plus qu’à trouver le « Foyer des Pèlerins » situé non loin de là. Mais auparavant, après avoir traversé un joli cloître nous visitons les jardins de l’Evêché, battis en terrasse et qui dominent fièrement toute la région : au loin les vignobles tout près les maisons de la ville basse arrosée par l’Orb dont le Pont-Vieux chevauche la rivière en contemplant son double……

Le foyer des Pèlerins Bon Camino de Béziers est situé sur le Chemin des Romieux, au cœur de la vieille ville. Ouvert en 2016, il peut accueillir jusqu’à six personnes munies d’une Crédenciale et qui participent librement aux frais. C’est ce que l’on appelle un Donativo, mot d’origine Espagnole qui signifie offrande et que l’on trouve aussi bien en France que de l’autre côté des Pyrénées….

Nous frappons à la porte du gite : pas de réponse. Il n’y a personne. En fait le foyer n’a pas rouvert depuis la Crise sanitaire. Un numéro de téléphone en cas d’absence est inscrit sur la porte. Christèle tente de les joindre mais tombe sur le répondeur…. Décidément, ce n’est pas aujourd’hui que j’obtiendrai mon passeport de pèlerin…Saint Roch nous tourne le dos….

Saint Roch ?  Ah oui, nous avons oublié de vous parler de lui : c’est le « Patron » des Pèlerins. Enfin en autres, puisqu’il protège également les dermatologues, les pharmaciens, les paveurs de rue, etc… Espérons aussi les Podologues, pour les ampoules à venir….

SAINT ROCH

 

Né à Montpellier vers 1350, issu d’une famille aisée de la vie, il étudie la Médecine dans sa ville natale (qui possède la plus ancienne faculté de France) avant de rejoindre l’ordre des Franciscains et de revêtir lui-même les habits de pèlerins pour rejoindre la Ville Eternelle : Rome…

C’est l’époque où la Peste décime une grande partie de l’Europe, Saint Roch jouit d’une grande popularité en mettant à profit ses dons de guérisseur aussi bien sur sa terre natale que dans la Principauté de Milan où une guerre entre le Prince Visconti et la ligue du Pape fait. Le bon St Roch, qui parcourt son chemin sous l’anonymat imposé alors aux pèlerins passe pour un espion et croupira plusieurs années au cachot en ne révélant son identité qu’à la veille de sa mort vers 1378 dans la petite ville Lombarde de Voghera….

Sa dépouille sera transférée à Venise en l’Eglise Scuola Grande di San Rocco où on ne tardera pas à lui vouer un véritable culte tandis qu’à Montpellier l’Eglise qui porte son nom (« sanctuaire St Roch ») est devenu un lieu de recueillement pour tous les pèlerins de passage….

Notre destination de la dernière chance est l’Eglise St Jacques que l’on espère bien dédiée aux pèlerins. Construite sur un endroit excentré de la Colline, elle présente une architecture Romane. A l’intérieur, deux dames tiennent la permanence mais malgré leur bonne volonté ne seront pas plus en mesure de nous trouver un Crédenciale car seul le foyer Bon Camino le proposait… Compostelle nous échappe un peu, hormis la sculpture d’une énorme coquille scellée dans un coin du transept……Nous sommes des « pestiférés », St Roch, fais quelque chose……

Nous sommes donc des pèlerins bredouilles qui commencent à comprendre que notre périple va vivre à l’heure du COVID : cette année sera bien différente des précédentes, notamment celles qu’avait connues Christèle aussi bien sur cette voie d’Arles que sur le chemin du Puy…

Il fait toujours très chaud, nous avons soif et l’heure tourne : Béziers, en mal de Compostelle, n’était de toute façon qu’une étape…A 16h30, nous devons prendre l’autocar qui nous déposera à la Salvetat sur Agout, point de départ de notre randonnée spirituelle…….

 

3 EME EPISODE

 

LA SALVETAT SUR AGOUT/ANGLES

AU CŒUR DU HAUT-LANGUEDOC

 

17-18 Août

 

 

 

« Sur le Chemin, comme dans la vie, la sagesse n'a de valeur que si elle peut aider l'homme à vaincre un obstacle ».

Paulo Coelho

 

 

LIGNE 654

 

Depuis la Gare Routière de Béziers, le voyage en autocar dure un peu moins de deux heures pour faire les soixante-quinze kilomètres qui mènent à la Salvetat sur Agout, laissant le temps au passager obligatoirement « masqué » de pouvoir découvrir les agglomérations traversées :  Maureilhan, Puisserguier, Creissan, Cebazan, Saint- Chinian, au cœur du vignoble Héraultais avant de gagner ensuite de l’altitude à Pardailhan, Saint Just de Thomières et Soulie et enfin notre destination finale….

Cette ligne 654 nous permet également de constater les contrastes géographiques qui caractérisent le Département de l’Hérault que les observateurs avisés comparent souvent à un amphithéâtre ouvert face à la mer et dont la diversité des paysages est remarquable : des ultimes contreforts du Massif Central qui tutoient le nord d’un territoire qui va s’étendre jusqu’au sud sur les bords de la Méditerranée en rencontrant sur son chemin, les Garrigues arides puis la basse plaine du Languedoc viticole….

Un département millionnaire en nombre d’habitants mais dont la grande majorité est largement concentrée sur les trois aires urbaines de Montpellier, Béziers et Sète tandis que notre destination du jour nous offre la confirmation d' un habitat de plus en plus clairsemé……Un même territoire, deux mondes bien différents mais avec comme dénominateur commun, un climat méditerranéen avec ses bons et ses mauvais côtés….

 

 

MON VILLAGE A L’HEURE MONTAGNARDE

 

L’autocar est enfin arrivé à l’entrée du village de la Salvetat:  tous les passagers descendent car c’est le terminus du trajet aller. Nous récupérons alors nos sacs à dos qui étaient stockés dans la soute à bagage et nous découvrons notre environnement immédiat qui nous fait immédiatement une bonne impression.

Pour nous comme pour le grand public, le nom du village est associé à celui d’une source éponyme, située à l’écart de la commune et qui contribue à sa notoriété mais ce n’est pas son seul atout….

La Salvetat sur Agout est un gros bourg rural d’un peu plus de 1 200 habitants mais qui parait beaucoup plus important au vu de l’effervescence qui règne sur la place principale bordée de commerces et de cafés.  On se croyait un jour de fête : il y a un manège où l’on entend crier les enfants….

Ce qui est le plus saisissant ce sont les environs immédiats que l’on peut scruter depuis la place : nous sommes au cœur du Parc Naturel du Haut-Languedoc, c’est-à-dire en "moyenne montagne", à près de 850 mètres d’altitude, d' où le contraste flagrant avec les 17 mètres de Béziers d’il y a deux heures ! Sur le versant face à nous, on aperçoit quelques maisons isolées accrochés à cette montagnette couverte de forêts léchées par les rayons d’un soleil encore généreux……

La commune est très étendue et avec plus de 8 700 hectares de superficie, elle est la deuxième en superficie du département de l’Hérault, après Béziers. Le chef-lieu du bourg abrite la majeure partie de la population, le reste étant disséminé parmi une centaine de lieux-dits et hameaux aux alentours….

Cependant, notre premier objectif est de trouver, comme tout pèlerin qui se respecte (enfin, je parle sous le contrôle de Christèle, n’étant encore moi-même qu’un novice), c’est de trouver l’emplacement de notre hébergement pour la nuit, pour cela il faut se rendre à l’Office de Tourisme située dans le centre du village….

Nous franchissons une porte de ville qui nous fait découvrir la rue principale du village avec quelques commerces qui nous confirment le dynamisme du bourg, nous découvrons sur notre passage l’imposante Eglise Saint-Etienne pour finalement accéder à l’Office de Tourisme, une belle bâtisse admirablement située en plein cœur du village, sur la Place des Archers, à l’empreinte médiévale des lieux….

LE GRAND TOUR

 

Ouvert toute l’année aux touristes et autres sportifs, il propose un grand choix de documentations et toutes autres cartes concernant les Monts et les lacs du Haut-Languedoc, mais également des topoguides pour les randonnées pédestres et de VTT, confirmant l’ambiance de moyenne montagne qui nous a saisi dès la descente du car….

La Salvetat sur Agoût est également un lieu chargé d’histoire et dont l’existence remonte au Xe siècle, elle tire son nom du latin « Salvitatem » que l’on peut traduire par Sauveté, sorte de lieu d’asile, sa variation Occitane de Salvetats fait référence à des villes nouvelles qui servaient donc de refuge souvent organisé par le Haut-Clergé dans cette partie méridionale de la France médiévale… C’est une autre mission de l’Office de Tourisme de faire des visites guidées de la vieille ville riche de plusieurs monuments remarquables…

Mais la Salvetat sur Agoût, c’est bien sûr une étape importante sur la voie d’Arles, cette variante du chemin de Compostelle que nous allons empruntée dès demain matin, sur plus de deux cents kilomètres et qui nous mènera à Toulouse dans une dizaine de jours… On dit même que le pont Saint-Etienne, situé au nord de la commune et qui enjambe la Vèbre (qui elle-même se jette ensuite dans l’Agoût) servait de passage aux Pèlerins… et que dire de sa source naturelle qui permit dès le Moyen-âge qui avait la vertu de soigner des fièvres et surtout de désaltérer les adeptes du « Chemin »

La municipalité a su saisir, le regain d’engouement pour « Compostelle et ses chemins » opéré depuis une trentaine d’année, même si cette « voie d’Arles » est beaucoup moins fréquentée que celle du Puy en Velay, elle suscite malgré tout un intérêt croissant du fait notamment de la richesse du patrimoine qui la caractérise….

L’ancien presbytère situé derrière l’Eglise est devenu le gite d’Etape des Pèlerins et c’est à l’Office de tourisme que l’on vient y chercher les clés et payer l’hébergement qui a été réservé il y a déjà un certain temps pour une raison particulière….

Rappelons que pour cause de crise sanitaire, comme nous avons pu le constater auparavant à Béziers, une partie non négligeable d’hébergements n’ont pas réouvert, voire ont fermé définitivement et toute nuitée à l’improviste est devenue impossible…

A l’accueil, l’hôtesse nous fait remplir un questionnaire concernant nos coordonnées : identité lieu de résidence et numéro de téléphone : ce n’est pas anodin, ce formulaire est rempli et conservé en cas de détection de COVID afin de pouvoir nous contacter en cas de suspicion de contamination…Tout un rituel que nous ne cesserons de subir tout le long de notre périple…Prévention oblige…

Ici, le gîte n’offre pas le couvert comme les « donativos » ni la possibilité moyennant supplément d’être nourri pas l’hébergeur mais vous permet néanmoins de pouvoir préparer votre repas du soir…, le prix moyen de la nuitée est de 10 euros par personne….

Et avant de nous donner les clés, l’Hôtesse nous avertit sur les consignes à respecter sur place : ne pas monter les sacs à dos ni ces chaussures dans les chambres pour des raisons sanitaires puis elle tamponne le Cachet de la Salvetat sur les cases encore vides de la Crédenciale de Christèle tandis que l’auteur de ces lignes qui n’a toujours pas le précieux passeport se contente d’avoir son premier cachet apposé sur une feuille de papier libre : c’est bien connu, on fait ce que l’on peut avec les moyens du bord….Enfin, l’hôtesse nous précise que nous serons les seuls occupants du Gîte pour ce soir…..

LE PRESBYTERE

 

Quelques centaines de mètres après avoir quitté l’Office de Tourisme, nous découvrons le Gîte d’Etape : c’est une belle bâtisse probablement du XVII e siècle et qui fut, rappelons-le, l’ancien presbytère situé à quelques pas de l’Eglise… L’édifice a trois étages et ressemble beaucoup à ces demeures de ville assez massives qui ont été construites au cœur des villages de caractère…

La porte d’entrée est plutôt rustique, jadis fabriquée avec un bois poli par le poids des années et une serrure un peu capricieuse que notre clé arrive toutefois à dompter nous laissant découvrir le vestibule plutôt sombre et imprégné d’une odeur d’humidité (peut-être de salpêtre) qui nous chatouillent d’emblée les narines….

Bons soldats, nous enlevons nos chaussures que nous laissons dans un coin de la pièce avant qu’un escalier nous indique la direction du premier étage dans lequel nous déposons nos sacs et découvrons une pièce à coucher et une salle commune avec cuisine. Mais notre « dortoir » est à l’étage suivant….

Ah, les dortoirs de gite de pèlerin ! …. Composés de lits simples et souvent superposés : on est plus proche de « l’Auberge de jeunesse » que d’une Suite au Sofitel mais le confort existe quand même. Mais durant le périple, votre lit du jour est salvateur : il vous permet de récupérer de votre journée de marche …en attendant la suivante….

 

 

PLACE DU VILLAGE

 

Demain, c’est le grand jour : nous devons analyser le parcours de demain qui devra nous mener à Anglès, situé à un peu plus de vingt kilomètres à l’Ouest, à l’entrée du département du Tarn…Vingt kilomètres pour une première journée, c’est plus qu’un « tour de chauffe », il faudra tenir la cadence et prendre en compte plusieurs paramètres : partir aux premières lueurs du jour, avoir bien rempli son sac à dos, avoir de bonnes chaussures et surtout avoir de quoi boire et de quoi manger jusqu’à notre destination……

Nous retournons à l’entrée du village afin de faire quelques « courses uniquement pour demain » ayant choisi d’aller au restaurant ce soir…. Il y a toujours autant d’animation et nous nous dirigeons vers la Charcuterie Cabrol, située sur la bien nommée Place Compostelle… Ce commerce est tenu par la même famille depuis cinq générations et propose des Salaisons et autres produits locaux. Pour cause de Covid, seules trois personnes masquées peuvent être présentes dans la boutique…  

J’attends dehors et je scrute l’horizon, toujours ce paysage de moyenne montagne, au loin les monts de Lacaune, je découvre que l’altitude moyenne de la commune varie de 800 à 1100 mètres et qu’elle est accessible par trois cols, un ressenti de baisse de température me caresse les jambes…

UNE HISTOIRE D’EAU

 

C’est bien connu, la Salvetat sur Agoût est également un pays d’eau et de forêts : un lac tout proche transformé en base de loisirs propose des activités nautiques et les ruisseaux avoisinants riches en truites font la joie des touristes comme des pêcheurs…. Mais n’oublions pas également l’Usine d’embouteillage appartenant à la société des Eaux d’Evian et qui commercialise une eau minérale pétillante et peu salée que l’on trouve dans toutes les petites, moyennes et grandes surfaces….

L’entreprise créée en 1848 et qui emploie plus de 75 salariés est située dans le Hameau de Rieumajou, et ironie de l’histoire, dans ce lieu marqué par l’histoire religieuse, a connu une « résurrection » en 1990 en ayant été rachetée par cette filiale de Danone, après des décennies de léthargie….

Retour à la Place Compostelle, propice aux rencontres. Nous discutons avec un Parisien d’adoption qui a dû s’exiler pour des raisons professionnelles et qui revient à toutes les  vacances sur les lieux de son enfance…. "Retour aux sources", Salvetat oblige....

Ah, l’exil!... il est souvent inévitable pour les générations nouvelles qui ne peuvent pas trouver leur place dans cet environnement qui reste excentré et peu porteur d’emplois durables, surtout quand l’industrie est absente et l’agriculture de montagne en voie de marginalisation. « Ils quittent un à un, le pays » comme chantait Jean Ferrat dans « La Montagne » en 1964. Et cela ne s’adresse pas uniquement aux habitants de la Montagne Ardéchoise mais également à celle du Haut-Languedoc qui partent à la conquête des « Métropoles » que sont Montpellier, Toulouse et bien sûr Paris en quête d’un avenir prometteur…

Certes la Salvetat n’appartient pas complètement à cette « France périphérique » : elle possède encore des services publics, un cabinet médical, une radio « libre », une desserte routière existante, des écoles, une industrie et de l’artisanat mais elle aura quand même vu sa population divisée par trois depuis le milieu du XIX e siècle……

 

 

LA SALVETAT BY NIGHT

 

Nous allons donc passer notre dernière soirée à l’extérieur. … Nous trouvons un restaurant sympathique sur une placette, non loin du presbytère…. Le serveur est très affable et adore faire des exercices de jonglage devant les clients…il ne se débrouille pas trop mal et aurait presque pu s’inscrire au Cadet’s Circus s’il avait habité Etréchy… Nous prenons l’apéritif pour fêter notre arrivée au cœur de cette jolie cité médiévale qui constituera donc la première étape de notre « longue randonnée ».

Il fait un peu frisquet et la petite laine n’est pas de trop pour endurer ce climat de moyenne montagne… mais l’ambiance est chaleureuse et le serveur, en fait le Patron, nous raconte la période de Confinement qui a vu son restaurant fermer comme tous les autres pour finalement rouvrir fin mai…

Dans un Anglais un peu hésitant, il « dépanne » des voisins de table qui sont Allemands mais qui possèdent toutefois quelques rudiments de la langue de Molière : il leur a trouvé un hébergement de dernière minute dans un environnement de dernière minute avant de revenir vers nous pour nous apprendre qu’il est lui-même un « Globe-Trotter », un routard amateur de sac à dos surchargé, digne héritier de son père, lui-même « routard quelque part du « côté de Madagascar » ….

 

Avant d’aller se coucher, une petite promenade digestive s’impose, la nuit est tombée, donc vous l’avez compris : un « Salvetat by night » s’impose. D’ailleurs avec Christèle, nous sommes des adeptes des balades nocturnes dans les cités de caractère, étant persuadés comme le disait naguère Richard Bohringer : qu’évidemment « C’est beau une ville, la nuit » (mais avec une démarche plus sobre…) dès lors que l’on a l’impression que l’environnement vous appartient le temps de votre flânerie, que vous soyez à Dourdan, Fougères, Le Mans ou Moret sur Loing, une autre forme « d’ivresse » vous chatouillent autant l’esprit que le plaisir des yeux…

 

Le vieux village de la Salvetat ne déroge pas à cette règle : les venelles, les passages, les lucarnes ou tout autre vestige de tour ou encore l’ancien puits près du presbytère constituent des témoignages uniques d’un passé glorieux qui renforcent sa part de mystère envoûtante dans la pénombre….

En conclusion, l’escalier de la Portanelle qui relie la partie basse à la ville haute permet de contempler les restes de rempart qui constituait au Moyen-Age, le point central de défense de la cité fortifiée…

Mais il va bientôt être temps de regagner le Presbytère car nous devons préparer nos affaires pour le « grand départ » de demain matin, ou si vous préférez de vivre la nuit de veille avant « le jour J »

 

 

 

DEMAIN SERA UN AUTRE JOUR

 

La soirée s’achève donc avec les derniers préparatifs : bon remplissage des sacs, étude du parcours de demain, états des provisions : nourriture et boissons indispensables pour bien démarrer…En bonne cheffe de cordée, Christèle a su anticiper, ayant dû faire de nombreuses modifications pour cause de crise sanitaire…

C’est également une femme autant observatrice que (très) attentionnée : elle remarque en un éclair le moindre détail qui cloche chez son interlocuteur : de l’épi rebelle sur la tête au soulier mal lacé en passant par un sac à dos mal sanglé : elle voit tout et en profite pour prodiguer les derniers conseils judicieux afin de vivre l’instant présent le plus agréable possible…

Autant physiquement que moralement, nous sommes prêts : les sacs déjà bouclés, nous pourrons pratiquement partir dès le saut du lit, n’ayant plus qu’à nous chausser avant d’arpenter des chemins de la découverte…

Néanmoins, une once d’inquiétude : Christèle a une douleur à son genou gauche, qui lui a déjà joué des tours dans le passé et qui a ressurgi par suite d’une mauvaise chute, se voyant ainsi contrainte de porter une genouillère durant tout notre périple, ce qui pourra être préjudiciable en cas de terrain accidenté malgré l’appui solide des bâtons……

LE CHANT DU DEPART

 

Le réveil a sonné avant 7h00. Il fait à peine jour car en ce milieu du mois d’Août, les jours ont commencé à raccourcir.  Nous nous préparons assez rapidement et nous quittons le Presbytère vide de tout autre pèlerin avant d’aller rendre les clés dans la boite de l’Office de Tourisme.

A cette heure-ci, les ruelles du village sont assez peu fréquentées mais nous rencontrons toutefois une personne croisée la veille et qui nous souhaite un « bon chemin » …

Nous prenons notre petit-déjeuner sur la place Compostelle, en face des Remparts puis ça y est : le moment est venu de partir, nous enfourchons nos sacs et nous nous dirigeons vers la sortie de la Salvetat….

 

LE PARCOURS DU JOUR

 

Dès hier, le « parcours La Salvetat-Anglès » avait été repéré, avec des indications contradictoires sur la durée du trajet, variant de 1 à 2 km, peu importe : il faudra faire au minimum 18 kilomètres et mettre un peu plus de 5 heures (hors pause) pour y arriver. N’oublions que la fameuse moyenne de 5 km à l’heure pour un piéton peut varier selon l’altitude ou l’état de la route et bien sûr le chargement que l’on a sur les épaules et dans le cas présent, une moyenne de 4 km à l’heure parait plus probable….

Comme nous l’avons mentionné auparavant, nous allons évoluer dans un environnement de moyenne montagne, à une altitude moyenne oscillant entre 700 et 860 mètres et le relevé topographique laisse apparaître à première vue un parcours sans grande difficulté empruntant des prairies, quelques ruisseaux et pas mal de forêt et en changeant de département à mi-chemin, l’Hérault laissant la place au Tarn….

Le ciel est voilé, ce qui n’est pas désagréable lorsque l’on commence un périple de bonne heure avec l’idée sous-jacente d’arriver en début d’après-midi à Anglès, ce qui permettra de pouvoir récupérer plus facilement….

Nous sortons des ruelles de la cité fortifiée pour déboucher sur un parapet qui nous permet de contempler une dernière fois les environs et surtout le pont qui enjambe l’Agout.  Nous nous prenons en photo pour marquer « notre départ » puis nous entamons la descente vers le pont….

Il est huit heures et La Salvetat continue de s’éveiller lentement en jouant à cache-cache avec les nuages. Une ultime fois, nous voyons progressivement le village s’éloigner au fur et à mesure que nous gagnons la route….

Les problèmes récurrents rencontrés sur ce type de périple se concentrent souvent sur la signalétique qui peut parfois jouer des tours au « pèlerin » : balisage approximatif, mauvaise appréciation de la lecture du topoguide ou encore difficulté à pouvoir se situer dans l’espace entrainant une perte de temps qui peut s’avérer préjudiciable, amenant stress et surtout fatigue….

Le premier kilomètre arpenté est souvent celui qui vous fait le plus cogiter…à égalité avec le dernier (c’est que j’apprendrai un peu plus tard) :  une série d’interrogations vous agite le cerveau : allons-nous faire la ballade les mains dans les poches en sifflotant ou bien la finir fourbu et essoufflé ?  Mieux vaut ne pas trop avoir d’état d’âme dès le début et de plutôt rejoindre la case « optimisme », l’aventure ne fait que commencer….

La route est assez fréquentée et oblige les piétons que nous sommes à marcher à gauche de la voie dans le sens de la descente des véhicules… Des véhicules qui roulent assez vite malgré une visibilité réduite mais Christèle connait tous les « codes » pour se faire repérer, elle agite un de ses bâtons pour signaler notre présence….

Nous finissons par rejoindre le « Pont de la Lune » que nous dépassons, et qui a défaut d’être « la Mer de la Tranquillité » nous permet de constater que nous faisons des « petits pas comme humains, mais espérons faire de grands bonds pour la randonnée »

Le GR apparait soudain, ce qui va nous permettre de troquer le bitume fréquenté pour un chemin de terre qui s’avère un peu pentu….

Dans les trois heures qui vont suivre, nous allons pénétrer au cœur du parc du Haut-Languedoc, en empruntant aussi bien les chemins sinueux et forestier du massif de l’Agout qui rappelle les Cévennes voisines que les prairies rudes mais on l’on pratique encore l’élevage et qui évoquent plutôt le massif Central….et avec dans tous les cas comme dénominateur commun : l’absence quasi-totale de foyers humains… nous sommes vraiment entrés dans la solitude du pèlerin bravant les éléments naturels, enfin…presque….

Après un peu plus d’une heure de marche, un premier constat s’impose : le parcours est loin d’être plat et nos efforts déjà déployés pour une première journée laisse présager quelques signes d’étonnement : ce sera peut-être plus dur que prévu…

Nous faisons notre première pause avant d’emprunter un chemin forestier, j’en profite pour me délester de mon sac : une impression de grande légèreté m’envahit, je me sens un peu en apesanteur, je saisis ma gourde pour envoyer une rasade d’eau fraiche dans une gorge déjà sèche……

Mais pour ne pas avoir les jambes « coupées », il est bon de ne pas trop s’attarder et de reprendre notre chemin car le temps est précieux… nous n’allons jamais rencontrer d’autres pèlerins mais plutôt des Vététistes que nous croisons en arpentant une pente très raide….

« Que vous en semble ? Si un homme a cent brebis, et que l'une d'elles s'égare, ne laisse-t-il pas les quatre-vingt-dix-neuf autres sur les montagnes, pour aller chercher celle qui s'est égarée ?

Évangile selon Matthieu, chapitre 18, versets 12 à 14.

 

Nous aboutissons vers une prairie entourée d’un vaste enclos dans lequel est groupé un  élevage ovin important : quelques brebis se rapprochent de nous en bêlant allègrement, rejointes assez rapidement par le reste du troupeau et cette bruyante « symphonie pastorale » résonne jusqu’à notre départ…. Pas le temps d’essayer de trouver le mouton noir du troupeau ou une quelconque brebis égarée…nous continuons notre propre transhumance….

Nous retrouvons une route bitumée mais parfois coiffée de petites touffes herbeuses, Christèle avance d’un pas régulier, aidée par ses deux bâtons dont la pointe caresse de façon rythmée le sol tel un métronome…. Je suis en fait passé devant, progressant de façon soutenue tout en contemplant un paysage toujours constitué de prairies et coiffés de conifères éparpillés qui masquent les collines boisées qui s’étirent à l’horizon…

 

A la fois naturels, forgés par l’homme et ersatz d’une présence humaine, les cairns se tiennent à la frontière entre matériel, fonctionnel et spirituel. Caméléons de pierres, ils endossent le rôle que l’observateur leur prête.

Alexandre Gillet, Géographe

 

Nous nous imprégnons progressivement de l’esprit du « Chemin » et la main de l’homme est passée par là : nous allons découvrir quelques signes de « ferveur religieuse » qui sont visibles mais hors des chemins balisés comme ce « cairn » dominé par une Croix qui nous rappelle au bon souvenir du « pèlerin inconnu » qui a édifié cet amas de pierre comme pour une sorte de « témoignage » et peut-être d’y apporter notre propre touche personnelle en rajoutant une « petite pierre » à l’édifice de fortune…

Les Cairns ne surgissent pas uniquement sur la Route de Compostelle car on en trouve un peu partout dans les zones montagneuses, ils servent souvent de repère pour celui qui emprunte les sentiers abrupts et qui sait que l’on est passé par là avant lui, ou comme une sorte de lieu de mémoire érigé au sommet des montagnes ou sont tout simplement édifiés sans symbolique particulière, telle une simple inspiration à un moment précis….

Au milieu d’un vaste pré laissé en jachère, une croix de fer scellée sur un socle rocheux est chapeautée par une coquille, c’est clair, Saint-Jacques et Saint-Roch se rappellent au bon souvenir des pèlerins….

Nous marchons depuis plus de trois heures après avoir fait plusieurs poses, toujours de courte durée pour ne pas casser le rythme, mais le parcours est un peu plus compliqué que prévu, peut être trop raide pour une première journée, je commence à sentir le poids du sac sur mes épaules encore peu rodées à ce type d’exercice, Christèle se plaint parfois de son genou qui lui fait un peu mal en arpentant les descentes…. Mais l’heure du déjeuner n’est pas loin, nous comptions au départ filer directement jusqu’à Anglès mais il nous reste encore au moins deux heures de marche, nous nous arrêterons dans une aire de repos dès que nous en croiserons une….

PIQUE-NIQUE

 

Après avoir emprunté une route forestière, nous découvrons cette « fameuse aire » que nous cherchions…. Un cabanon est installé au milieu d’une sorte de parking de terre entouré de petites buttes sur lesquelles ont été construites des tables….

Face au cabanon, une table est dressée avec trois hommes bien portants qui « refont » le monde, autour d’une bouteille de vin blanc et de cochonnailles bien copieuses…

Affables, ils nous invitent à venir les rejoindre, nous déclinons leur offre car nous préférons pique-niquer à l’écart, en espérant nous remettre assez rapidement des efforts de la matinée… Un robinet nous permet de remplir nos gourdes qui se sont très rapidement vidées au cours de la matinée, car c’est clair, le pèlerin est vite déshydraté et n’est donc pas près de rivaliser avec le chameau au cœur du Désert.

Ah, qu’il est bon d’avoir retiré son sac, sa polaire, puis retiré ses chaussures et surtout enlevé ses chaussettes afin d’aérer des petons heureusement pas encore meurtris pour ensuite soulager notre estomac qui commence à crier famine ….le repas ne sera pas pantagruélique mais apprécié quand même….l’ambiance camping, quoi : opinel, gourde et dégustation directement dans la boite de thon…..

Nos voisins de tablée nous confessent qu’ils sont venus ici pour « aller ramasser des champignons » mais il semblerait que leur projet soit resté dans les placards du cabanon. Avec leur accent Tarnais un peu rocailleux, ils se remémorent leurs souvenirs de bidasses et de cancres tout en apprenant que nous faisons Compostelle…. Un nom qui leur dit quelque chose mais sans plus……

Avant de partir, nous leur demandons si Angles n’est pas trop loin : « Angles ? non, c’est tout prêt, c’est à peine à une demi-heure d’ici » …. Cela nous emballe, nous avons fait le plus dur et nous repartons allègrement…mais pas trop longtemps.

En effet, plus d’une heure a passé et toujours pas d’Angles en vue, encore quelques pentes un peu raides et un paysage de prairies qui commence à devenir monotone, bien que l’on devine au loin un hameau isolé… Nos joyeux drilles voulaient dire « une demi-heure en voiture » en fait, nous allons mettre une heure de plus pour atteindre notre destination finale…. Dur, dur pour une première journée….

 

L’ARRIVEE A ANGLES

 

Le meilleur moment d’une étape quotidienne, c’est …l’arrivée… l’idée que l’on va pouvoir se débarrasser de son sac à dos, de pouvoir retirer ses chaussures et de se vautrer sur son lit pour profiter d’un repos bien mérité…. C’est une boutade bien sûr, même s’il y a une part de vérité avec en prime l’autosatisfaction d’avoir accompli un tel périple…

A contrario, un des pires moments de ladite étape se produit souvent dans le dernier kilomètre : l’entrée …souvent interminable qui mène au centre d’un village ou les faubourgs sans fins qui mènent au cœur des villes, vous rajoutez un soleil insolent de début d’après-midi et l’amorce d’un ras-le-bol commence à trotter dans votre esprit fatigué……

Le dernier tronçon sur la départementale 52 n’a pas été une partie de plaisir, non pas qu’il soit difficile mais plutôt la résultante d’un parcours qui aura alterné plaines-faux plats-descente… Ces descentes qui se sont avérées très délicates pour le genou capricieux de Christèle et agressives pour mes pieds soumis à un frottement incessants dans les chaussures….

L’entrée du village est composé d’un habitat très clairsemé, composé de chalets, de maisons hautes et de locaux artisanaux….on pourrait se croire dans un village du Haut-Morvan ou des Vosges mais nous sommes bien en Occitanie, cette nouvelle région créée en 2015, issue de deux anciennes : Midi-Pyrénées, dont dépendait le département du Tarn que nous venons de fouler et Languedoc-Roussillon, auquel appartenait l’Hérault, que nous venons de quitter….

Il ne nous reste plus qu’à rejoindre le centre du village, situé autour de l’Eglise que nous apercevons puis prévenir notre hôte du gîte dans lequel nous aller passer la prochaine nuit de notre arrivée imminente….

 

4 EME EPISODE

 

ANGLES/BOISSEZON

18-19 Août

                                                                         

   DANS LA SOLITUDE DU CHEMIN 

 

 "Marcher, c’est retrouver son instinct primitif, sa place et sa vraie position, son équilibre mental et physique. C’est aller avec soi, sans autre recours que ses jambes et sa tête. Sans autre moteur que celui du cœur, celui du moral »

Jacques Lanzmann

 

 

CARREFOUR DES RELIGIONS

 

Nous voici donc arrivés au cœur d’Anglès, parfois appelé Anglès-du-Tarn comme pour rappeler l’appartenance de ce village fortifié à un département dont il ne faisait pas partie à l’origine.

En effet, lors de l’apparition de ces nouveaux territoires, issus de la Révolution Française, il était rattaché au département voisin de l’Hérault et dépendait de l’Evêché de Saint Pons-de-Thomières mais la création d’un nouveau canton l’a intégré dans le département voisin.

Le village, situé entre la Montagne Noire et le Plateau de Somail, serait né au XIII -ème siècle et fut d’abord appelé « Castrum de Angulis » à cause de la forme rectangulaire de son enceinte…

Longtemps isolé et par conséquent peu atteint par les invasions, Anglès subit cependant les guerres de religions qui firent rage dans cette partie du Haut-Languedoc au XVI -ème siècle au cours duquel s’affrontèrent les Protestants qui étaient majoritaires et les Catholiques minoritaires et qui ne s’apaisèrent qu’au moment de l’Edit de Nantes…

Promulgué en 1598 par le roi de France Henri IV, cet Edit accorda aux Protestants toutes sortes de droit : de culte, civils et politiques  dans une grande partie du Royaume et qui permit de facto de mettre un terme au conflit interminable entre ces deux mouvances du Christianisme….

Mais en 1685, Louis XIV décida de révoquer le même Edit et d’en promulguer un nouveau dit « de Fontainebleau » qui rendaient caducs les droits accordés auparavant aux Protestants, appartenant selon lui à une religion en voie de disparition. En fait, il cherchait surtout, en bon monarque absolu, à réaffirmer son autorité dans chaque partie du royaume et bien évidémment d’éradiquer tout mouvement réfractaire à son pouvoir….

Une série de persécutions ou de conversions forcées orchestrées à l’encontre des protestants, incita un bon nombre de ces adeptes à fuir vers des pays étrangers jugés plus tolérants (Angleterre, Suisse, Etc.) …

Il existe toujours un Temple sur la Commune qui cohabite à présent avec l’Eglise. « Le désert Protestant » provoqué par la fuite et l’émigration au XVII e siècle a transformé Anglès-du-Tarn en « Etape sur le Chemin d’Arles vers Saint Jacques de Compostelle » …entre la Salvetat et Boissezon…

Nous progressons sur la Place centrale d’Anglès pour nous poser au Café-Tabac-Restaurant des Tilleuls, « Chez Marie-Jo et Daniel » …. Une fois encore, qu’il est bon de pouvoir se débarrasser de ce « maudit sac à dos » et de retirer avec délectation ses chaussures pour aérer des pieds fatigués !

A première vue, l’établissement n’est pas très fréquenté, tout comme les environs : rien à voir avec l’animation rencontrée hier à la Salvetat sur Agout… Derrière nous, se dresse la Mairie et sur le côté une épicerie et sa devanture…. Face à nous, la rue principale et quelques maisons dont les murs sont recouverts d’ardoise…

Anglès ne compte plus que 500 âmes et ressemble beaucoup à ces villages de moyenne montagne qui sont marqués par un inexorable déclin que le temps qui passe ne peut enrayer….

Pourtant, au XIXe siècle, la petite cité connut une grande prospérité économique grâce à son intense activité métallurgique qui fit monter la population à plus de 3000 habitants. C’était l’époque où le Tarn était le deuxième département le plus industrialisé de l’ancienne région Midi-Pyrénées grâce aux secteurs de la Mine, de la tannerie ou du Textile…tout étant un territoire encore fortement agricole……

Aujourd’hui, tout cela appartient à un passé révolu mais Anglès, à l’instar de la Salvetat est encore un territoire qui tente de « résister » à la désertification (cette fois-ci pas pour des raisons religieuses mais plutôt économiques) en réussissant à maintenir des services publics sur la Commune et surtout quelques commerces….

En outre, la commune est remarquablement située au cœur du Parc Naturel du Haut-Languedoc, non loin des Monts de Lacaune, c’est également une « station verte » voisine des lacs des Saint-Peyres et de la Raviège où plusieurs infrastructures touristiques ont été construites permettant un relatif essor du tourisme de plein air : pêche, baignade, nautisme, randonnées et VTT….

Après la lente agonie de l’industrie manufacturière constatée au début des années 60 (mais qui comme chacun sait ne concerne pas ce seul bout de territoire, mais également l’ensemble de l’Hexagone), cette région a donc « misé » sur le créneau porteur du tourisme, alors que « la société des loisirs » commençait à être ancrée dans tous les esprits….

Située entre Cévennes et Méditerranée, la petite cité d’Anglès est donc à la croisée des chemins (dont celui de Compostelle) et des climats : plutôt très chaud l’été et assez rude l’hiver, avec des pluies intenses et souvent de la neige qui s’invitent dans ces régions de moyenne montagne…. Sa proximité avec les agglomérations de Castres et Mazamet n’en font pas une « citadelle » perdue au milieu du désert mais plutôt une Oasis qui tenterait tant bien que mal de résister aux assauts d’un milieu naturel hostile….

En sirotant une salvatrice boisson désaltérante, nous abordons la conversation avec un de nos voisins de table que nous pensons être un « pèlerin ». C’est en fait un « routard » originaire de Toulouse et qui a entrepris de faire le tour de la région des Lacs. Il est parti en solo pour une semaine et nous confie avoir rencontré des problèmes de signalétique sur son itinéraire, à l’instar d’autres cheminants égarés ou s’aiguillant mal sur des GR et PR qui se croisent….

Il est à présent grand temps d’appeler notre hôte pour la nuit, il s’agit de Monsieur Alain Paul, propriétaire de la Bastide-Saint-Paul (ça ne s’invente pas) qui tient ce gîte d’Etape avec son épouse Françoise… Ce dernier vient nous chercher en voiture mais nous le suivons à pied pour nous amener chez lui, à quelques centaines de mètres de la place du village… C’est une ancienne demeure datant du XVIIe siècle qu’il a lui-même « retapée » pour en faire des chambres d’hôtes avec tout le confort moderne qui s’impose…

Le gîte est constitué de 2 chambres d’hôtes en lits doubles et d’un dortoir de 8 couchages avec deux belles salles de bains… C’est là que nous nous installons…notre hôte nous précise qu’il y aura une tierce personne avec nous… Une pélerine ? Pas vraiment, il s’agit d’une femme seule qui a déjà posé ses affaires et qui est partie on ne sait où pour faire où ne sait quoi mais qui devrait revenir tard dans la soirée afin d’envoyer des courriels à son fils qui se trouve de l’autre côté de l’Atlantique grâce au connecteur Wi-Fi que lui a gracieusement prêté ce bon monsieur Paul…

Nous n’en saurons pas plus car notre camarade de chambrée rentrera effectivement très tard, tissera comme prévu quelques liens sur la toile avant de tomber comme nous dans les bras de Morphée……Communication breakdown….

Le dortoir est assez spacieux, avec ses lits jumeaux et autres superposés, bien dans l’esprit du gîte d’Etape avec son poêle qui trône dans un coin de la pièce ainsi qu’une bibliothèque sur laquelle sont stockés quelques guides, livres et revues….

La pièce est reliée à la salle de séjour par une porte qui est curieusement fermée. Monsieur Paul nous fait remplir les formalités habituelles, tamponnent nos crédenciales (même de fortune) et nous nous apercevons qu’il semble totalement étranger aux mesures post-confinement : il ne porte pas de masque (tout comme son épouse) et n’a pas mis à disposition de gel hydroalcoolique….

LES GESTES PAS VRAIMENT BARRIERES

 

Un tel laxisme en cette période de crise sanitaire nous interpelle quelque peu mais les hôtes sont serviables et plutôt accueillants et ce deuxième jour de randonnée nécessite une première lessive car nos habits de pèlerins sont déjà imprégnés de nos efforts de la journée puis il faudra penser à anticiper ce qui sera un rituel par la suite : le repas du soir et celui du lendemain midi…la logistique, une constante du « Chemin » ….

Nous retournons sur la Place du Village, en découvrant l’Eglise d’Anglès, surnommée « la Cathédrale de la Montagne ». Cet édifice religieux a été reconstruit au XVII e siècle, après avoir été incendié par la majorité Huguenote durant la Guerre de religion… et semble à présent cohabiter paisiblement avec le Temple protestant situé à quelques mètres…

C’est clair, l’animation du village n’est pas du tout la même que celle de la Salvetat : moins de touristes dans les ruelles, moins de monde à la terrasse du café et surtout moins de commerces….

Pourtant, Anglès-du-Tarn est une étape incontournable sur le « Chemin » entre la Salvetat et Castres, du moins pour ceux qui aiment les étapes « raisonnables », à savoir des parcours quotidiens de 15-20 km… (alors que d’autres, plus sportifs, n’hésitent pas à faire les 36 kms dans la journée, sans étape) ….

Avant de faire les courses à la Superette, nous découvrons une plaque apposée sur le mur de l’Hôtel de Ville sous le Haut-Patronage de l’Académie d’Agriculture de France qui rappelle qu’en 1946 dans cette commune fut recueilli un échantillon de graine de maïs base de la population dite « Lacaune ». A partir de cette ressource génétique, l’Institut National de Recherche Agronomique a sélectionné des lignées qui sont à l’origine de nombreux hybrides qui ont permis d’étendre la culture du mais au-delà de sa zone traditionnelle d’adaptation jusqu’aux pays du Nord de l’Europe » ….

Retour au gîte d’Etape, « la Bastide Saint Paul » également appelé le « Dojo », ce qui peut paraître insolite dans un tel lieu : les pèlerins se transformeraient-ils en judokas le temps d’une étape ?

 

UNE DISCUSSION A BATONS ROMPUS

 

Alain Paul, le « Maître des lieux » est en fait un adepte de l’Aïkido, cet art martial né dans la première partie du XXe au Japon et composés de trois Kanjis : « Ai » qui signifie Harmonie, « Ki » énergie et « Do » la Voie…. Il se pratique aussi bien avec des armes qu’à mains nues et peut finalement se traduire par « la voie de la concordance des énergies » …. Le respect de l’adversaire et l’absence de compétition sont les principaux préceptes de cet art qui n’a pas connu en France le même engouement que le Judo ou le Karaté…

Notre Aïkidoka du Tarn propose donc des séances d’entrainement ou d’initiation à cet art martial méconnu. La salle est située au sous-sol du gîte mais pour cause d’absence cruelle de pèlerins, elle est pour l’instant fermée…

Le couple Paul est retraité et est originaire des Alpes-Maritimes…Lui y exerçait la profession de psychomotricien puis de …navigateur, tandis qu’elle était dessinatrice-décoratrice…. A l’orée des années 2010, ils décident de quitter leur département natal pour s’expatrier dans le Tarn afin de retaper une maison composée de chambres d’hôtes.  « Mon mari a tout refait, c’était un gros travail » indique fièrement Mme Paul, tandis que cette dernière a apporté la « touche artistique » à l’ensemble….

Cette région du Haut-Languedoc, certes à des « années-lumière » de l’effervescence de la Côte d’Azur, présente de nombreux atouts touristiques dont nous avons déjà parlé et ces « nouveaux arrivants » souhaitent allier leur goût de l’hospitalité à celui de l’énergie positive que dégage l’endroit (sic)….

Moins de dix ans après, ils sont toujours là même si les temps actuels sont bien durs. Il y a encore un an, Anglès était un lieu d’étape assez prisé : pas moins de 650 pèlerins s’y sont arrêtés avec une offre d’hébergement variée : outre la Bastide Saint-Paul, le gîte Communal et plusieurs gîtes dans les hameaux environnants…

Cette année, c’est plutôt Waterloo, morne plateau…. Plusieurs sites cherchent des repreneurs ou n’ont pas réouvert comme celui de Monsieur Passeport (ça ne s’invente pas) et que Christèle avait sélectionné au départ avant de se replier sur Monsieur Paul, le Samouraï qui refuse d’hiberner….

C’est l’heure du repas, ici dans ce gite, pour mémoire, il y a trois configurations possibles dans les hébergements : la première, c’est le pèlerin qui s’occupe de tout : de l’achat à la préparation du repas.

La deuxième : c’est l’hébergeur qui prépare le repas : soit comme « donativo » : vous donnez ce que vous pouvez ou voulez et enfin la troisième, c’est l’autogestion : vous achetez puis vous préparez vous-même votre collation dans la cuisine que l’on vous prête, c’est le cas de la « Bastide ». Le repas sera rapide et frugal : une omelette et un yaourt tout en discutant avec le couple Paul….

La cuisine est bien équipée, elle jouxte avec une grande salle de séjour où trône une vaste table ou nous sera servi le petit déjeuner demain matin….

 Nous rencontrons un couple de « cheminants », des personnes âgées, plus des promeneurs que des pèlerins, que nous avions d’ailleurs croisées au « café du village », Madame se plaignait d’avoir beaucoup de « cash » sur elle, car beaucoup d’hébergements n’acceptent pas la carte bancaire…. Peut-être craint-elle d’être « braquée » sur cette terre qui est la ligne de partage entre « les Wisigoths au Sud » et les « Templiers au Nord » ?...

DEPART TARDIF

 

Le réveil a sonné vers 7h15, il fait presque jour et nous découvrons la chevelure de « notre voisine de chambrée » enfouie sous ses draps, c’est l’unique « contact » que nous aurons avec elle. Nous finissons de préparer notre sac et nous étudions une dernière fois notre itinéraire du jour : « Anglès-Boissezon » d’une longueur de 20-21 km qui risque d’être aussi ardu qu’hier… avec quelques inconnues au programme car il manque une « partie » du topoguide, une feuille probablement omise lors de son impression, mais vaille que vaille, nous croyons à notre « bonne étoile de Compostelle » pour ce deuxième jour de randonnée au cœur de ce Haut-Parc du Languedoc……

Direction la salle de séjour pour prendre le petit-déjeuner (pour moi, c’est rapide, ça se limite à deux cafés et une demi-tartine), nous y retrouvons la patronne des lieux, Françoise Paul et …le couple de vieux cheminants. Nous apprenons qu’ils viennent également des Alpes-Maritimes et qu’ils aiment « flâner » à leur rythme (probablement au ralenti) sur le chemin…. Ils me demandent quelque sera notre destination du jour : j’ai un trou de mémoire, je n’arrive pas à me rappeler que c’est Boissezon, Christèle avec ses yeux rieurs (et moqueurs) me sauve la mise en clamant BOIS-SE-ZON…

Nous parlons beaucoup (surtout moi) mais l’heure tourne. Nous avions projeté de partir à 7h30 et voilà qu’il est déjà 8h00, c’est déjà tard pour partir, ce qui incite Christèle a sifflé la « fin de la récré » : il est temps d’aller chercher nos sacs et de filer « à la Tarnaise » car nous avons une longue route à faire….

 

LE PARCOURS DU COMBATTANT

 

Il est très exactement 8h10 lorsque nous quittons le gîte. Il fait déjà chaud dans l’air et tout laisse à penser que nous aurons une belle journée mais qui ne sera pas sans surprises…Anglès n’est pas plus animée qu’hier, nous apercevons encore une fois la « Cathédrale de la Montagne » sur notre gauche avant de franchir la Porte de Ville qui débouche sur la route principale qui traverse le village… Direction le GR….

Hors temps de pause, la durée du parcours oscille entre 5 et 6 heures, en y ajoutant le temps du déjeuner et les mini-arrêts, nous pourrons arriver vers 14 heures…en espérant de pas rencontrer trop de difficultés au passage (signalétique, changement de temps, fatigue, etc…), un indicateur toutefois peut nous interpeller : la différence d’altitude entre notre point de départ et celui de notre arrivée : nous allons passer de 750 mètres à 250 m…. Amateur de bonne descente, à la vôtre !

 

DUEL AU SOLEIL

 

Le début du parcours est relativement tranquille et plutôt agréable car nous empruntons un long chemin boisé et bien ombragé. Une borne « Compostelienne » plantée là nous indique la direction à suivre. Nous rencontrons d’ailleurs des promeneurs, dont le fameux Mr Passeport, celui qui n’a pas réouvert son gite, il est en conversation avec des autochtones. Deux d’entre eux, plutôt âgés et à la démarche parfois hésitante décident de partager une partie du chemin avec nous, mais nous marchons un peu trop vite pour eux et notre compagnonnage prend très rapidement fin…

Nous quittons un temps cette forêt de conifères pour aboutir à une clairière : il commence à faire très chaud lorsque nous atteignons les Sires, j’en profite pour me coiffer de mon couvre-chef qui me fait ressembler un peu à Indiana Jones. Nous sommes au cœur d’un hameau qui compte trois maisons dont deux laissées à l’abandon, encerclées par les ronces et les herbes folles qui coiffent des murs en ruine…le temps s’est arrêté, qui garde jalousement le souvenir d’une époque révolue, celle d’avant l’exode rural…Seule une maison habitée est nichée peu avant la pente qui nous attend, telle une vigie qui épierait le souffle haletant des promeneurs……

 

La température ne va pas tarder à dépasser les 30 degrés Celsius…  Le chemin devient de plus en plus raide et surtout caillouteux : la gorge commence à être sèche et une petite giclée d’eau ne sera pas de refus…. Nous suivons toujours le chemin grâce aux balises qui sont peintes parfois sur les roches ou plus souvent sur un tronc d’arbres…

Mais la hantise du promeneur, c’est l’absence soudaine de ces marquages ou des indications erronées sans que l’on sache trop pourquoi et qui peuvent vous faire perdre un temps précieux.

Christèle évoque sa mésaventure rencontrée naguère dans le Gers avec des « pistes brouillées » par quelques agriculteurs qui ne veulent pas que des pèlerins foulent leurs parcelles et qui effacent volontairement les balises, ce qui peut faire de vous un « chien perdu sans collier et surtout sans flair… » …

Nous suivons justement un chemin très caillouteux et un premier soupçon d’hésitation nous parcourt : plus de signalétique, sinon une croix jaune à un carrefour ce qui signifie la fin du parcours et pas d’autres repères dans les parages, nous avons à l’aveugle sur le même chemin, étant croisés par un coureur VTT mais voilà que nous « atterrissons » finalement sur la route départementale, celle qui mène à Castres.

Non, ce n’est pas le bon chemin: nous avons loupé quelque chose, la faute peut-être à un manque de vigilance ou à de la distraction due à nos discussions…Nous faisons marche arrière et empruntons alors un autre chemin dans les bois qui semble aller dans la direction souhaitée …mais qui aboutit à un cul de sac ou est édifié un entrepôt sylvicole…Finalement nous allons retrouver le bon sentier qui s’engage dans la forêt ou nous découvrons une balise du GR 653 qui est discrètement inscrite sur une branche qui la rendait invisible depuis l’intersection que nous avions empruntée dix minutes plus tôt….

AMI ENTENDS TU LE CHANT DES MAQUISARDS ?

 

Il fait de plus en plus chaud et nous avons perdu du temps mais nous voilà sur le bon sentier qui descend à travers une jolie forêt de conifères aux abords des plus touffus qui nous fait penser à une sorte de « Maquis » …

D’ailleurs, c’est le cas, au cours de la seconde guerre mondiale, au cours de l’Eté 1944, peu avant la libération de Mazamet et de Castres auxquelles ils participèrent que les « Maquisards » des « Corps Francs du Sidobre » surent participer à la défaite de l’armée Allemande d’occupation et renverser le cours d’une histoire douloureuse…

Le Sidobre que nous traversons est un étroit corridor montagneux majoritairement granitique propice à un climat chaud l’été et assez rude l’hiver et habité par ces hommes et ces femmes issues de cette terre ingrate mais attachante qui ont su  prendre les armes au cours de l’histoire pour défendre la liberté. Sur cette voie d’Arles que nous empruntons, nous découvrons  au hameau de San Fe, une plaque témoignant le courage de paysans hébergeant des aviateurs américains ou encore cette évocation la libération des deux villes précitées….

Il est presqu’onze heures, nous arrivons dans le territoire de la commune de Lasfaillades et décidons de nous poser un peu et de “casser la croûte » aux abords d’une retenue d’eau…. Toujours le même rituel : dépose du sac, retrait des chaussures et toujours un menu qui a toujours plus le dessein de nous « caler » l’estomac que d’espérer finir repu….

 

BOUISSET HAMEAU PAISIBLE

 

Nous quittons la retenue d’eau une petite demi-heure après en longeant une palissade de bois qui nous amène à une intersection indiquant d’ailleurs la proximité d’un gite d’Etape dans le Hameau de Bouisset.  Une statue de pèlerin sculptée en bois est plantée là semblant nous souhaiter la bienvenue et nous invitant à poursuivre notre chemin…sauf qu’il y a une alternative qui se présente à nous : la balise du GR qui nous indique de pendre le chemin à gauche tandis qu’un panneau toujours en bois nous convie à prendre le chemin parallèle…. Nous optons pour la deuxième option…

Un peu moins d’un kilomètre après, nous découvrons le hameau de Bouisset à la sortie de la forêt, où une large prairie peuplée de quelques maisons éparpillées annonce le reste du lieu-dit avec son église, joliment appelée « Notre Dame des Neiges » et une placette sur laquelle une pompe à eau a été placée…. Ça tombe très bien, nous avons très soif……mais par contre nous avons perdu la trace du sentier….

Nous rencontrons un couple de promeneurs à qui nous demandons comment retrouver la direction du sentier… Ils semblent être du coin mais paraissent saisis du syndrome rencontré lors de notre arrivée à Béziers : ils n’en savent rien » ou alors, ils ont opté pour « je sais tout mais je ne dirai rien », néanmoins ils finissent par nous indiquer une direction à suivre qui s’avèrera être finalement la bonne….

AU LOIN LA MONTAGNE NOIRE

 

Nous recrapahutons sur un chemin abrupt qui nous amène sur un vaste plateau et nous voilà repartis pour plusieurs kilomètres d’un chemin qui parait filer vers l’infini, il fait toujours plus chaud et nous avons entamé le début de l’après-midi et avons marché déjà près de 13 km, mais il en reste encore plus de 7 à faire, hors pause, peut-être arriverons-nous d’ici deux heures à Boissezon….

Le sac devient pesant surtout le mien qui n’est pas encore assez bien sanglé et peut-être trop lourd (au moins un à deux kilos de trop) alors que mes épaules m'envoient des décharges lancinantes , le soleil qui tape de plus en plus et l’absence de vent ne facilitent pas un bon maintien du moral, et dans la solitude du plateau, quelques pensées mélancoliques me traversent momentanément l'esprit: "que diable suis-je venu faire dans cette galère, alors que je pourrais être vautré sur une serviette de plage dans une douce ambiance de farniente ? " mais je me ressaisis rapidement car mes pieds ne crient pas « au secours » et les jolis panoramas sur la Montagne noire, ce prolongement extrême du massif Central qui s’étend de la Cité industrielle de Mazamet au Nord aux plaines de l’Aude au sud avec comme point culminant, le Pic Nore qui atteint les 1 200  mètres tout de même….me redonnent du baume au coeur.....

Nous avons toujours plus soif, Christèle possède deux gourdes : l’une classique accrochée à son sac et une autre munie d’un siphon qui permet de se désaltérer sans avoir à s’arrêter…

De toute façon, il ne faut plus faire trop de pauses car l’heure tourne et un début de lassitude peut nous envahir … ce n’est pas le moment de flancher…Quant à moi, ma gourde d’eau fraiche puisée à Bouisset n’est plus qu’un lointain souvenir, seules quelques gouttelettes errent encore dans ma petite cuve tout comme ma bouteille « bis » qui répond déjà aux abonnées absentes… En guise de consolation, je m’inonde de mon brumisateur Evian, retrouvant quelques couleurs salvatrices mais je l’avoue tout de même dérisoires….

 

« CACHEZ CE SAINT QUE JE NE SAURAIS VOIR »

 

A un croisement, encore un problème de signalétique, une croix avec un coquillage est cachée par un bandeau sur lequel est inscrit une pieuse citation dont j’avoue avoir oublié la teneur… et sous le bandeau en question…la balise du GR, nous sommes toujours sur la bonne route….

Christèle a toujours mal à son genou et la douleur n’est pas atténuée par son bon planter de bâton régulier qui aide toujours à mieux équilibrer sa marche et surtout à oublier les tracas que celle-ci occasionne, une sorte de « méthode Coué » du pèlerin, en somme… Nous consultons le topo-guide qui nous indique la proximité du Rialet, un village qui s’enorgueillit de posséder un belvédère incomparable donnant sur le massif de la Montagne Noire et du Parc du Haut-Languedoc…mais en fait, nous n’allons faire que contourner ce village pour arriver au lieu-dit des « Coudercs », allez, les petits, la route est encore longue….

 

 

LA DESCENTE INFERNALE

 

Nous allons amorcer une longue descente à travers la forêt de pins qui pourrait paraître agréable du fait des aromes qu’elle dégage mais l’heure a tourné et l’envie d’arriver à destination devient pressante, le chemin fait un joli parcours en épingle a cheveux, j’ai pris quelques longueurs d’avance car mon binôme subit les caprices de son genou, je l’attends quelques minutes pour nous repartons pour déboucher sur une route départementale aux portes d’un hameau, en consultant la carte, nous ne sommes plus très loin… Christèle en profite pour appeler notre hébergeur pour annoncer notre arrivée imminente (enfin presque) : il s’agit de la Mairie de Boissezon ou nous devrons prendre les clés du gîte d’Etape et commander notre repas du soir car la commune n’a plus aucun commerce……..

Une nouvelle et interminable descente en lacets nous fait déboucher sur un lieu-dit composé d’une grange et d’une maison et quelques mètres plus bas…on entend les murmures de la rivière : l’Agout que nous avions perdue de vue depuis La Salvetat, et de l’autre côté de la berge s’étend une agglomération qui nous parait bien plus importante que ce que nous imaginions avec un petit immeuble coiffé de paraboles qui jouxte une usine qui semble désaffectée : nous arrivons à Boissezon…..il est presque seize heures et la chaleur dans l’air est toujours aussi forte…..

Passés « les faubourgs », nous pénétrons dans ce village qui compte moins de 300 habitants à présent. Nous passons devant le gîte des Pèlerins, une vaste bâtisse de trois étages précédés d’un mur ou le mot « Santiago de Compostela » y est écrit sur fond de coquillages et qui nous souhaitent la bienvenue….

Il était temps que nous arrivions, mais il nous reste encore quelques mètres pour atteindre la mairie ou nous devons signaler notre arrivée. C’est un bâtiment qui trône au milieu du bourg qui est dominé par une colline sur laquelle une église semble nous toiser, nous pauvres pèlerins fourbus….

Une dépendance jouxte l’édifice et fait office de garage, nous en profitons pour y poser nos sacs, retirer nos chaussures puis allez chercher de l’eau dans une pompe accolée au mur extérieur…. Bref, le rituel le plus appréciable qui soit après ce dur périple…

5 EME EPISODE

 

BOISSEZON-CASTRES

 19-20 Août

 

LA COMPLAINTE TARNAISE

 

 

« Le Chemin est une alchimie du temps sur l’âme »

Jean-Christophe Ruffin

 

LE MATIN DES GEOGRAPHES

 

Tandis que Christèle est partie se renseigner à la Mairie, je me dirige vers un large abri qui surplombe la rivière qui, contrairement à ce que je croyais n’est pas l’Agoût mais un de ses affluents : la Durenque….

L’abri est un bâtiment fleuri qui est coiffé d’un toit élevé en tuile de pays agrémenté d’une série de bancs de bois qui laisse supposer que l’endroit est réservé aux quelques flâneurs ou autres amateurs de brins de causette toujours prompts à recueillir des faits divers croustillants qui alimentent la vie locale….

Un plan communal est apposé sur un des pans du mur qui vante les capacités touristiques de la commune : ses restaurants, ses commerces…Malheureusement, tout ceci est presque à ranger au rayon des souvenirs…. Seuls subsistent encore une pharmacie, une charcuterie et une annexe de la Poste… Souvenirs, souvenirs….

D’ailleurs, c’est ce qui nous avait été précisé lors de notre dernier appel téléphonique : il y a belle lurette que les commerces et les administrations ont baissé le rideau sur la commune….

En 1947, Jean François Gravier, un éminent géographe publiait « Paris et le désert Français », un ouvrage majeur qui eut un grand retentissement à l’époque et qui fut certainement à l’origine des premières réformes régionalistes opérées en France dans les années 60, ancêtres de la loi sur la Décentralisation de 1982…

Boissezon pourrait ressembler à ces nombreux villages de la « France Périphérique » ceux décrits par un autre Géographe contemporain, Christophe Guilluy dans son ouvrage-choc éponyme. Une étude pointue sur le constat d’une France qui serait à présent coupée en deux : l’une appartenant aux « métropoles », prospères et peuplés d’habitants éduqués, au pouvoir d’achat confortable et assurés d’un avenir stable » et l’autre, celle des « territoires » oubliés de la République dont beaucoup de « gilets jaunes » sont issus… : celle des banlieues déshéritées et des provinces excentrées grandes pourvoyeuses d’exode rural….

Concernant Boissezon, ce n’est pas tout à fait exact car ce bourg occitan n’est après tout qu’à une quinzaine kilomètres de Castres, métropole régionale qui a su préserver un dynamisme économique dont nous reparlerons ultérieurement et en outre, notre étape du jour est intégrée dans la vaste communauté de communes de Castres-Mazamet….

Ironie de l’Histoire, le village a compté parmi ses célébrités locales :  Vidal de la Blache, originaire de Pézenas (Hérault) et considéré comme le « père de la Géographie moderne » au XIX e siècle, à qui l’on doit notamment ces fameuses planches scolaires qui ornaient les murs de nos salles de classe, décrivant les mille et un atouts d’un pays qui s’étendait alors de Dunkerque à Tamanrasset : réseau hydrographique, richesses industrielles et minéralogiques ou bien sûr agricoles……

Néanmoins, Boissezon a été victime de la désindustrialisation massive qui s’est abattue sur la France dans le courant des années 80 en général et sur le Tarn et sa « force de frappe » en particulier : les mines, les tanneries, la mégisserie, porteuse de main-d’œuvre abondante ont été fortement impactées.  Ici, la fermeture de l’usine textile en 2001, souvent sacrifiée sur l’autel de la mondialisation et de la tertiairisation de l’économie ne s’en est pas relevée….

Au XIX e siècle, Boissezon comptait plus de 3000 âmes…On la surnommait la « Roubaix du Tarn » grâce à cette industrie textile qui faisait la fierté de la commune, à l’instar de sa voisine Anglès avec « sa scierie hydraulique » … A présent, la Durenque qui arrose ces lieux en « friche » est redevenue une simple rivière paisible qui garde jalousement le souvenir amer d’un passé glorieux se consolant en se proclamant la « Venise du Sidobre », les gondoles en moins….

Christèle ressort de la mairie…bredouille : il n’y avait personne dans les locaux administratifs bien que nous soyons résolument en « horaires de bureau » … La voilà qui part dans une diatribe contre ce personnel communal invisible…quelques noms d’oiseaux circulent dans l’air étouffant de ce milieu d’après-midi… Nous décidons de retourner vers le gîte que nous avons croisé à notre arrivée et d’appeler de facto une seconde interlocutrice prénommée Chantal qui s’occupe également des lieux….

LE GITE

 

Quelques minutes s’écoulent avant que n’arrive Chantal : c’est une femme d’une soixantaine d’années, implantée dans la commune depuis une quarantaine d’années et où elle n’a jamais cessé d’être une des actrices majeures de la vie locale. Après avoir dirigé avec son époux l’auberge du village pendant 34 ans, elle reste la gardienne du gîte de Compostelle et continue de fournir des plateaux-repas aux pèlerins de passage… Encore récemment, elle tenait l’unique épicerie de Boissezon.

 Ce type de commerce local qui correspond à une sorte d’épicerie-bar-journaux a été relancé avec des chances de succès très mitigés dans beaucoup de localités excentrées, victimes de l’attrait que suscitent les grandes surfaces qui se développent autour des petites, moyennes et grandes villes.

Très peu rentables, ces magasins de « dépannage » (comme disent nos cousins Québécois) peinent à survivre sauf durant certaines périodes exceptionnelles comme celle du premier confinement qui avait imposé une sédentarisation des habitants du village. Privés de déplacement et ravis de découvrir des produits de qualité, les clients promettaient dès lors de se fidéliser à ce type de commerce de proximité avant de se ruer de nouveau vers les temples de la société de consommation aussitôt décrétée la levée du confinement…Exit les bonnes résolutions, comme celles que l’on fait généralement au Nouvel An. Depuis, l’épicerie a définitivement fermé…

Mais Chantal Milhet n’est pas le genre de femme à être abattue par les rudesses de la vie sociale et économique, elle a décidé de continuer le combat même si celui-ci s’avère très compliqué. Elle va inaugurer d’emblée la série de portraits de femmes valeureuses et qui gagnent à être connues que nous allons avoir le privilège de pouvoir brosser tout au long de notre périple….

Ce gîte d’Etape a été créé il y a une vingtaine d’années, il comporte plus de quinze couchages, et s’il est surtout réservé aux pèlerins, il accueille également d’autres types de randonneurs ou des familles qui restent parfois le Week end voire la semaine pour profiter des richesses naturelles qu’offrent le Parc du Haut-Languedoc…

Nous pénétrons dans le gîte par la salle de séjour qui est situé en fait au 1er étage par rapport à la route. La pièce est très grande et une vaste table y trône au milieu tandis qu’une cuisine se niche au fond de la pièce et fait exceptionnel dans ce genre d’hébergement un poste de télévision a été installé. Un gros vaisselier et une bibliothèque occupe le reste de l’espace, pas de doute l’endroit est aussi vaste que confortable mais une fois de plus, nous serons les seuls locataires des lieux pour cette nuit…….

Finie l’époque des Pèlerins qui voyageaient jadis incognito, comme à l’accoutumée : nous remplissons les formalités d’usage, renforcées en outre par les contraintes liées à la crise sanitaire : nous devons décliner notre identité et notre adresse et nos coordonnées téléphoniques…avant de faire tamponner notre crédenciale (ou en ce qui me concerne, ce qui en fait office : une simple feuille de papier).

Contrairement à ce qui s’est produit à Anglès, les conditions d’hygiène et de sécurité sont beaucoup mieux respectées : nous portons tous le masque, respectons les distances de sécurité et nous voyons priés de laisser nos sacs dans cette pièce tandis que nos chambres sont situées au 1 er étage….

Chantal nous accompagne au 2 -ème étage, nous empruntons une cage d’escalier Cathédrale ornée de jolies boiseries murales au vernis impeccable qui donne à l’endroit un côté presque majestueux qui rappellent plus un hôtel trois étoiles qu’à un gite d’étape…

L’étage donne donc sur un vaste couloir qui permet d’accéder à quatre ou cinq chambres composées de lits superposés ainsi qu’une salle de bains assez spacieuse….

UN VILLAGE OCCITAN

 

D’une des fenêtres de la pièce, on a une jolie vue sur ce village occitan dont l’origine du nom est assez méconnue, certains préconisent qu’il s’agirait d’un lieu « entourée de buis » du fait de son étymologie « Buxus » mais rien n’est moins sûr. L’église qui domine les lieux était naguère l’emplacement d’un château fortifié qui fut érigé par le Vicomte Tancravel, appartenant à une famille très influente dans la province, alliée au Comte de Toulouse et au roi d’Aragon qui furent des acteurs majeurs de la Croisade des Albigeois…

Rappel des faits : entre 1209 et 1229, une Croisade de l’Eglise Catholique se mit en quête d’éradiquer l’Hérésie, souvent connue sous le nom de Catharisme, ce mouvement Chrétien médiéval en dissidence avec le reste de l’Eglise de France, en fait un danger pour la cohésion du Royaume : les raisons religieuses invoquées au départ vont au fil du temps devenir royales, donc au profit de la couronne de France. Les pays de cette partie de l’Occitanie perdent leur souveraineté, et, avec le traité de Corbeil signé entre Jacques 1er d’Aragon et Louis IX (Saint-Louis) en 1258, la frontière au sud du royaume sera fixée pour quatre siècles.

A cette époque, la France récupéra une partie de l’actuelle Languedoc-Roussillon mais renonça à ses prétentions sur la Catalogne. Amusant de constater qu’au XXI e siècle, un député de la circonscription où fut signé cet accord, ancien Premier Ministre de surcroit partit à la reconquête de la capitale Catalane mais avec l’insuccès que l’on connait….

Au cours des années 60, une nouvelle conscience régionale s’est réveillée avec l’Occitanisme, un mouvement politique mais également culturel (avec la renaissance de la langue Occitane, mise sous le boisseau par une Education nationale Jacobine et surtout soucieuse d’uniformiser la pratique du Français sur tout le territoire, durant une grande partie du XX e siècle) …. Aujourd’hui, le drapeau occitan, le bilinguisme dans la signalétique des panneaux et des rues ou le fait d’entonner le « Se Canto » sont ancrés dans l’inconscient collectif….

Ainsi, Boissezon, aujourd’hui simple étape sur la Voie d’Arles aura donc été au cours de l’histoire, un des témoins privilégiés de cette terre de Languedoc, théâtre des affrontements entre les Huguenots et les Catholiques mais également entre le choc des différentes composantes de la Chrétienté sur fond de conquête de territoires….

L’AUBERGE DE CHANTAL

 

Il est l’heure d’aller chercher notre panier repas…. Nous retraversons la rue qui mène jusqu’à l’auberge. Nous constatons que plusieurs maisons sont à vendre et que d’autres ont déjà les volets fermés…

Située au centre du bourg, non loin du Monument aux Morts (où l’on peut constater une fois de plus que beaucoup d’enfants de la Commune ont payé un lourd tribut à la Grande Guerre), l’ancienne auberge surplombe la Durenque que l’on pourra contempler du haut de son balcon…. Une rivière qui a d’ailleurs largement débordée au printemps dernier, provoquant des torrents de boue qui ont assez fortement endommager les environs….

Le restaurant s’appelait « les deux Mousquetaires » Cela m’amenant à me poser la question suivante : « mais où est donc passé le troisième » ? Ce qui fait sourire Christèle, dont le nom de famille est Dumas….

Chantal nous fait rentrer dans son auberge et nous découvrons l’ancienne grande salle de restauration aujourd’hui reconvertie en simple lieu de séjour…. Notre plateau-repas n’est pas encore prêt, son mari, « le Chef » qui continue donc à allumer chaque soir ses fourneaux et qui finit justement de confectionner notre diner dans la cuisine…. Nous patientons sur le balcon qui devait également être une annexe extérieure de la salle….

Le plateau repas est finalement prêt et à première vue, il est plutôt varié mais copieux : légumes, charcuterie, dinde : une vraie collation pour routier :  c’est clair on ne restera pas sur notre faim…

C’est vrai, ce plateau est aussi délicieux que visiblement trop copieux et pas forcément question pour nous confectionner un « Doggy bag » pour le lendemain, de façon à ne pas trop charger notre sac….

 

BALLADE DE SOIREE

 

Pas question non plus ce soir, de faire un « Boissezon by night » juste une « petit tour » en soirée car nous devrons partir plus tôt demain matin afin d’éviter l’erreur commise la veille à Anglès, même si le trajet à effectuer ne comptera que quinze petits kilomètres jusqu’à Castres. Presqu’une promenade de santé….

En outre, il ne faut pas nier le risque de forte chaleur qui menace la région et qui risque de perdurer encore quelques temps, d’où un sentiment plus nuancé quant à l’apparente facilité du trajet de demain…

Il est environ vingt heures et le village est seulement animé par quelques badauds solitaires que nous croisons et par le cri de quelques enfants qui jouent sur la place de la Mairie….

Nous décidons de grimper en direction de l’Eglise que nous voyions depuis le gîte…et comme je l’ai déjà précisé, l’édifice religieux est bâti sur le site de l’ancien Château…. La route défile en lacets et s’avère plutôt pentue laissant découvrir un beau panorama sur le village qui donne l’impression d’être paisiblement niché dans une cuvette cernée par la forêt et où parfois des ilots d’habitations se sont imposées sur des collines abruptes….

Le déclin démographique de Boissezon n’est pas uniquement dû à l’exode rural ou à l’inexorable désindustrialisation mais également à une amputation de son territoire au cours des XIX e et XX e siècle au profit des communes voisines de Noailhac qui fut créée pour l’occasion en 1926 ainsi que celle de St Salvy de la Balme, située au nord….

Nous arrivons à la hauteur de l’Eglise dédiée à St Jean Baptiste…qui jouxte une petite esplanade où trône le tombeau familial d’une grande famille de la région… Sur une des façades de l’Eglise (que nous ne pourrons visiter pour cause de fermeture), je découvre creusée dans une niche, la statue de Saint Philippe, originaire de Galilée et qui fut un des Douze Apôtres du Christ, parti évangéliser la Grèce et l’Asie Mineure avant de connaître un destin tragique à Héliopolis, où il sera lapidé puis crucifié….

Il est aujourd’hui le Saint-Patron des Pâtissiers et des Chapeliers et est fêté conjointement le 3 mai avec Saint-Jacques. Certains s’étonnent de cette cohabitation sur le calendrier. Mais de quel Jacques parle-t-on ? En fait, pas celui que l’on croit, en l’occurrence le Majeur qui nous accompagne sur cette variante de la Route de Compostelle mais plutôt Jacques le Juste qui serait le frère occulté de Jésus…

La véracité de son existence serait confirmée par des chercheurs en théologie qui avancent même que le Christ aurait eu plusieurs frères et sœurs mais ces présumés derniers auraient disparu au fil du temps de la version officielle de l’Eglise…. L’Ecrivaine et Académicienne Goncourt, Françoise Chandernagor confirme également cette thèse dans un de ses ouvrages :

"Saint-Jacques était le frère de Jésus. L’aîné des frères, Jésus étant évidemment l’ainé de sa fratrie. Il est devenu à la mort de Jésus le premier évêque de Jérusalem, si l’on peut employer le mot. En somme : le premier pape, puisqu’il n’y avait pas encore de chrétiens en dehors de Jérusalem. 

Un siècle plus tard, quand les juifs de Jérusalem et les judéo-chrétiens ont été détruits par les Romains, qui les ont éliminés progressivement, l’Eglise de Rome a repris le flambeau. L'Eglise de Rome était gênée par l’existence des frères. Progressivement, on a déplacé Jacques, en l’obligeant à partager sa fête avec Philippe l’apôtre, sur lequel on ne sait quasiment rien du tout. Tout cela pour ne pas faire d’ombre à Jésus."

 

En sortant de l’esplanade, on peut encore grimper jusqu’au fameux Militarial, une sorte de Mémorial de la Paix, à l’instar de celui qui existe à Caen (Calvados), créé par un médecin Tarnais et qui remémore les conflits meurtriers du XX -ème siècle : ceux de la Grande Guerre, surnommée « la Der des Der » et de « la Seconde Guerre Mondiale » sans oublier les guerres coloniales (Indochine, Algérie) ….

Après être redescendu à la hauteur du bourg non loin des bords de la Durenque, une stèle en l’honneur de Jean Jaurès a été édifiée. Le village rend hommage à cet enfant du Tarn (il est né à Castres en 1859 et mort assassiné à Paris le 31 juillet 1914 et qui fut député du Tarn mais dont nous reparlerons de cette figure majeure du début du XX -ème siècle lors de notre étape dans sa ville natale. Il sera un personnage récurrent présent sur notre trajet, à l’instar de Riquet, le créateur du « Canal du Midi » qui nous avait déjà fait un clin d’œil lors de notre arrivée à Béziers….

LE REVEIL

 

Il est six heures quinze lorsque le réveil sonne. Il ne fait pas encore tout à fait jour… Nous prenons rapidement notre petit-déjeuner et finissons de boucler notre sac…

Nous quittons le gîte un peu avant huit heures, le village est encore plongé dans une brume matinale, comme c’était déjà le cas lors du départ initial à la Salvetat… Le Centre du village est encore endormi et nous empruntons de nouveau une partie de l’itinéraire emprunté lors de notre balade digestive de la veille, c’est-à-dire celle qui grimpe vers l’église....

Nous continuons derechef à arpenter une petite route forestière tandis que nous surplombons un torrent coiffé d’une végétation sauvage composée d’arbrisseaux et de buissons… Christèle a ouvert la marche, avançant  d’un pas toujours régulier et rythmé par le murmure de la pointe de ses bâtons tandis que les premiers rayons d’un soleil qui s’annonce généreux commencent à transpercer le frêle feuillage des conifères…. 

Nous avons rejoint ce plateau du Sidobre que nous avions abandonné lors de notre arrivée de la veille, sur une sorte de chemin de crête toujours généreux à procurer le plaisir des yeux : d’abord la vision d’un environnement bucolique, composé de prairies dans lesquelles nous découvrons un troupeau de vaches qui broutent tranquillement.

C’est également le retour de ces multiples bosquets de houx et de landes de bruyères que nous avions déjà croisés auparavant sans oublier les sempiternels chemins caillouteux…….

En arpentant ce qui semble être le chemin du Galinié, nous avons l’impression de nous trouver au milieu de nulle part, hormis la ligne d’horizon qui nous laisse deviner au loin, les reliefs encore embrumés de la Montagne noire….

Nous sommes en fait sur le territoire de la commune de Noailhac et nous pénétrons dans un hameau composé de quelques fermes. En bonne gourmande, Christèle fait une micro-pause pour se ravitailler en mûres sauvages jalousement agrippées à un mur de ronces qui se présentent à nous à la sortie du lieu-dit….

Il est près de 11 heures quand nous décidons de faire une pause casse-croûte à la hauteur du Hameau du Castelet, à l’intersection d’un chemin menant à un domaine éponyme assez luxueux proposant des chambres d’hôtes et une restauration de qualité….  En ce qui nous concerne, nous grignotons notre reliquat du repas copieux d’hier…sans oublier de nous désaltérer et bien sûr « d’aérer » nos pieds après nous être délester de nos sacs même s’ils nous paraissent moins lourds qu’hier….

Nous ne traînons pas trop car le soleil commence à taper et nous comptons bien arriver dans le centre de Castres avant treize heures… Nous reprenons donc la route et ne tardons pas à arriver au hameau du Clot, situé non loin de St Hyppolite qui appartient déjà à l’agglomération Castraise…

Sur le bord de la route, plusieurs espèces d’agaves ont été plantées à même un talus, faisant humer au lieu un doux parfum d’exotisme et procurant une curiosité certaine du promeneur plus enclin à trouver ce type de plantes dans le sud-ouest du continent américain que sur cette parcelle occitane….

Nous entrons ensuite dans Saint-Hyppolite, commune de Castres, comme le stipule le panneau indicateur… Au loin, nous découvrons partiellement quelques bribes de l’agglomération Castraise qui s’éparpille sur une vaste plaine…. Nous amorçons une longue descente qui devrait nous mener vers les faubourgs de la ville….

 

LES FAUBOURGS DE CASTRES

 

Il est presque midi et demi et il fait de plus en plus chaud, lorsque nous empruntons la route de Saint-Hyppolite…qui est censée de nous mener au Centre-ville…Nous passons devant un Centre Hospitalier puis nous continuons notre chemin, c’est-à-dire une interminable rue composée de vastes zones pavillonnaires et d’usines dont certaines sont visiblement fermées…

Christèle évoque le souvenir de son arrivée à Burgos (Espagne) lorsqu’elle effectuait le « Camino Francés » il y a quelques années avec la traversée d’une immense et néanmoins interminable zone industrielle, zone de « supplice » pour le pèlerin qui la foule, apercevant au loin les « flèches » de la magnifique Cathédrale qui veillent sur un cœur de ville au riche passé historique…

Castres est l’unique sous-préfecture du Tarn (après la suppression des arrondissements de Lavaur et Gaillac lors de la réforme territoriale de 1926), elle compte 42 000 habitants, talonnant Albi (46 000 habitants), chef-lieu du Tarn et éternelle rivale depuis qu’elle lui souffla la place de Préfecture lors de la création des départements en 1790.

Sa communauté d’Agglomération qu’elle partage avec Mazamet avoisine les 90 000 habitants, ce qui en fait la première du département. Les deux communes distantes de 20 kms, au glorieux passé industriel qui s’est peu à peu étioler dans le courant des trente dernières années ont donc décidé de mutualiser leurs ressources afin de créer cette unité urbaine qui en fait la métropole du Sud du département, appartenant à un triangle Albi-Castres-Toulouse…cette dernière, nouvelle capitale de la Région Occitanie (issue pour rappel des anciennes régions Midi-Pyrénées et Languedoc Roussillon) est à 75 km d’ici….

A l’instar de Béziers, Castres est une terre de Rugby pour certains d’entre vous, amoureux de l’Ovalie…, c’est aussi une ville de garnison depuis la Révolution Française où elle a accueilli autant de Hussards, que de Dragons, que d’Artilleurs et à présent les Parachutistes d’infanterie de Marine appartenant au 8è RPIMA, fierté de la ville depuis son implantation en 1963 et qui demeure en première ligne sur les théâtres d’opérations militaires les plus sensibles comme en Irak ou en Afrique subsaharienne….

Mais Castres s’est surtout considérablement développée dans le courant de la seconde moitié du XIXe siècle, devenant un des plus grands pôles de l’industrie textile, de la faïencerie mais également des constructions mécaniques (fonderies, pompes industrielles ou chaudières) ….

La sous-préfecture reste cependant un centre économique dynamique grâce notamment aux laboratoires pharmaceutiques Pierre Fabre devenues le plus gros employeur et surtout la nouvelle fierté de la ville.

Créée en 1962 par un pharmacien de Castres (son officine existe toujours non loin de la Place Jean Jaurès), la société est devenue un groupe international avec plus de 11 000 salariés… (dont près de 2 500 dans le Tarn) …elle est surtout spécialisée dans le médicament de prescription et la dermato-cosmétique….

Pierre Fabre (1926-2013) fut donc une figure locale de premier plan et resta fidèle à sa ville malgré sa réussite fulgurante. Devenu milliardaire, il créa une fondation qui porte son nom et diversifia également ses activités dans le secteur de la Presse quotidienne régionale, de la radio et bien sûr en présidant le Castres Olympique, club de rugby qui remporta deux boucliers de Brennus sous son mandat…. Comme on pourrait dire à Castres : God bless Rugby and Pierre Fabre……

Un petit mot sur Mazamet, deuxième ville de l’agglomération mais que nous ne traverserons pas durant notre périple, de même que nous ne ferons qu’apercevoir la Montagne Noire qui domine cette petite cité Castraise au riche passé industriel.

Comme Castres, elle connut son apogée économique du milieu du XIX e siècle à l’orée des années 80 et sa réputation dépassa le simple cadre régional, étant connue dans le monde entier comme grand centre de délainage, cette technique de traitement des peaux de moutons via le «  procédé de l’échauffement » mais également de la mégisserie qui concernait le tannage des peaux d’ovins et de caprins destinés notamment à l’industrie de la chaussure ou de l’habillement…

La fermeture des manufactures a causé une chute assez brutale de sa démographie, passant de 16 000 habitants intra-muros en 1970 à moins de 10 000 de nos jours, en tenant compte cependant d’un reflux de population vers la périphérie…

Malgré tout,  la ville a connu son « quart d’heure de célébrité » le 17 mai 1973 en faisant participer l’intégralité de ses habitants à une grande cause nationale : la prise de conscience en faveur de la Sécurité routière. Il s’avère qu’à cette époque, le nombre de victimes de la route était égale à la population de Mazamet : 16 600 morts !

L’opération fut filmée par la Première Chaîne de l’ORTF (future TF1) et sa diffusion fit l’effet d’un électrochoc : durant un quart d’heure, la ville était devenue « morte » : plus aucune activité : ni commerce, ni administration, ni école, ni usines et chacun des habitants couchés sur toutes les artères de la ville……rappelant à certains des épisodes tragiques de notre histoire……

LE PARC

 

Nous avons marché environ 5 heures depuis notre départ de Boissezon et ce dernier tronçon jusqu’au centre-ville nous semble aussi monotone qu’interminable mais la relative pénibilité est surtout liée à une chaleur de plus en plus étouffante sans aucune possibilité d’ombrage… Nous décidons de « sortir » du chemin classique pour trouver un raccourci via le dédale des rues…. C’est bien connu, comme pour les embouteillages, il y a toujours des raccourcis qui finissent par. …rallonger….

Après une déambulation quelque peu pifométrique, nous arrivons cependant à l’orée d’un parc urbain qui jouxte l’avenue Charles de Gaulle dans un quartier plutôt résidentiel…Nous décidons de faire une ultime pause avant de pouvoir regagner le Centre-ville….

Nous parvenons ensuite aux abords d’une vaste Place dénommée Soult qui est très animée, ce qui n’est peut-être pas anormale à cette heure de la journée : on y recense plusieurs terrasses de restaurants et de cafés…. Nous avons au départ l’intention de nous poser là pour l’heure du déjeuner mais nous changeons d’avis, préférant arriver le plus tôt possible à bon port…Avec nos dégaines de routards : sac à dos chargés, grosses chaussures de marche et bâtons de pèlerins, nous ne passons pas inaperçus, certains témoins attablés nous regardent même avec une pointe d’étonnement ou de compassion, on ne sait pas trop….

 

LA VENISE DU TARN

 

Une dizaine de minutes plus tard, nous nous approchons enfin de ce qui nous parait être le Centre-ville…Nous franchissons un pont qui enjambe l’Agoût, cette rivière que nous avions perdue de vue depuis La Salvetat… D’une longueur de 194 km, elle prend sa source dans le Parc du Haut-Languedoc pour rejoindre le Tarn dont il est un affluent, à quelques cinquante kilomètres en aval de Castres à la hauteur de Saint-Sulpice de la Pointe et s’avère donc être un sous-affluent de la Garonne….

Ici, des deux côtés de la rivière, une magnifique perspective s’offre à nous : celle des nombreuses maisons mitoyennes à plusieurs étages qui se reflètent dans l’Agoût. D’une architecture variée, mariant aussi bien le bois que la brique ou la tuile, les fenêtres que les balcons fleuris, elles donnent une majesté certaine à l’endroit et l’on a vraiment envie de jouer les contemplatifs quelque temps face à cet ensemble urbain bâti au moyen-âge et qui fut la résidence des artisans (tanneurs, taillandiers, etc…) qui profitaient de la proximité du fleuve pour exercer leur activité….

Passé cet intermède rêveur, nous tentons de trouver l’Office de Tourisme que nous trouvons assez facilement car il se trouve tout prêt, non loin de la Cathédrale mais nous découvrons porte close, il n’ouvre qu’à quatorze heures… Nous nous dirigeons alors vers la Place Jean Jaurès….

 

LA PLACE JEAN JAURES

 

C’est probablement le cœur de ville de Castres avec la statue de Jean Jaurès qui a été érigée sur la partie droite de la place. Issu d’une famille bourgeoise locale (son père était négociant en draperie), le glorieux « enfant du pays » fut donc une figure incontournable de la vie politique française sous la III -ème République

Brillant élève, il est reçu Major à l’Ecole Normale Supérieure où il a pour condisciple Henri Bergson et en sort troisième juste derrière celui-ci… Les deux hommes, tous deux agrégés de Philosophie, entameront une carrière dans l’enseignement scolaire et universitaire pour Jaurès et au Collège de France pour Bergson.

Les deux hommes, liés par une amitié qui ne faiblira pas seront pourtant adversaires au niveau idéologique, notamment sur la question religieuse et sur la politique… Une opposition qui peut rappeler deux figures majeures de la vie intellectuelle au XXe siècle : Jean Paul Sartre et Raymond Aron, également camarades de promotion, rue d’Ulm….

Jaurès délaisse l’enseignement pour devenir le plus jeune député de France en 1885, il deviendra un des « architectes » du Socialisme naissant (la future SFIO qui ne disparaitra qu’au début des années 1970) lié à l’émergence d’une puissante classe ouvrière se substituant lentement mais sûrement au monde agricole…

Engagé plus que jamais, il prend la défense des Mineurs de Carmaux (au cœur de sa circonscription électorale) et soutient leur grande grève, revendiquant de meilleures conditions de travail et surtout un statut social plus protecteur…

En outre, Jaurès choisira le camp des « Dreyfusards », cette affaire d’espionnage vivant le Capitaine Dreyfus, officier d’origine Israélite, sur fond d’antisémitisme et qui coupa la France en deux au début du XX e siècle…

Il sera également homme de presse en créant en 1904, un journal pour défendre les idées socialistes : « L’Humanité » (qui deviendra l’organe de presse du Parti Communiste naissant après le Congrès de Tours en 1920).

Fervent partisan de la séparation de l’Eglise et de l’Etat, il est un des acteurs majeurs de la loi qui sera votée en 1905 et qui demeure un sujet brulant jusqu’à nos jours, comme nous avons pu le voir très récemment…...

Un des derniers combats de ce « réformiste » dans l’âme sera son implication dans un mouvement Pacifiste, voulant à tout prix éviter un premier conflit mondial, en voulant réveiller les consciences et provoquer des grèves générales à travers l’Europe….

En vain, cet ultime combat politique sera brisé le 31 juillet 1914 : Jaurès est assassiné par un militant nationaliste, Raoul Villain au « Café du Croissant » à Paris. La « Grande Guerre » éclatera bien avec les profondes séquelles qu’elle laissera par la suite… Son propre fils, Louis, engagé volontaire en 1917 tombera d’ailleurs au « Champ d’honneur » en mai 1918…Disparu à seulement 55 ans, Jean Jaurès aura droit à l’hommage de la Nation tout entière lors de son entrée au Panthéon en 1924….

Place Jean-Jaurès, c’est jour de marché mais il est plus d’une heure et demie de l’après-midi et les exposants commencent à remballer leurs étals, les cafés et restaurants sont bien remplis, nous sommes bien au « cœur de la ville », il va être l’heure de regagner notre gîte situé en principe non loin de notre actuel point d’ancrage… Christèle consulte son topo-guide où figure l’adresse de notre lieu d’hébergement…..je vois soudain se décomposer le visage de ma voisine : en fait, le gîte n’est pas du tout situé en ville mais dans un hameau qui se trouve à près de quatre kilomètres d’ici…..

Qu’allons-nous faire, rebrousser chemin ? Ou bien rester en ville, en optant pour l’hôtel ? Après un rapide conciliabule nous prenons la deuxième option car l’idée de repartir avec notre « barda » en plein « cagnard » ne nous séduit absolument pas….

Christèle appelle aussitôt la propriétaire du gite pour lui annoncer que nous déclinons notre nuitée, elle tombe sur un répondeur et ne tarde pas à trouver un gentil bobard pour s’excuser :

« Je vous appelle pour vous annoncer que nous ne viendrons pas ce soir, car mon ami s’est cassé la jambe lors de la descente vers Castres, et comme vous pouvez le comprendre, pour nous le Chemin est terminé… » A peine son portable raccroché, Christèle glousse, fière de son mensonge éhonté mais salvateur… telle une assistante de direction qui appellerait la femme de son patron pour lui dire que celui est retenu en otage par son personnel alors qu’il fait un « cinq à sept » en galante compagnie….

Il ne nous reste plus qu’à trouver un hôtel au cœur de cette bonne ville de Castres….

 

Hôtel de Nayrac

6 EME EPISODE

 

CASTRES-DOURGNE

20-21 août

 

LA CHAUSSEE AUX MOINES

 

« Je pense aussi que nous sommes les rouages d'une horlogerie céleste. En plantant la pointe de nos bâtons dans le sol pour le repousser derrière nous, en une file ininterrompue et obstinée, nous, les pèlerins de Saint-Jacques depuis des siècles, nous faisons tourner la terre. Tout simplement. »

Alix de Saint André, En avant en route ! (2010)

 

Nous trouvons finalement à nous loger pour la nuit, à quelques centaines de mètres d’ici sur les quais de l’Agoût. Il s’agit de l’Hôtel Rivière, un « Deux étoiles » idéalement situé dans le cœur de ville, ce qui va nous permettre de pouvoir intégrer une petite parenthèse dans notre quotidien rustique afin de profiter de toutes les commodités urbaines avec l’aisance de pouvoir visiter les nombreuses curiosités dont cette ville d’art et d’histoire recèle….

Cependant l’établissement n’ouvre pas ses portes avant seize heures, il ne nous reste plus qu’à nous trouver de quoi passer le temps… Nous nous installons à la terrasse d’un restaurant car l’estomac commence à crier famine.

Le soleil continue à taper fort mais heureusement nous sommes bien protégés par de vastes parasols…ce qui n’est pas le cas des valeureux serveurs tous cravatés et vêtus d’un long tablier qui continuent malgré tout à s’affairer car c’est toujours le « coup de feu » bien que l' après-midi  soit déjà bien engagé….

  

                                                                                              « Autant en emporte le vent »

                                                                                                                   François Villon                     

 

La Place Jean Jaurès est toujours aussi animée alors que les exposants du marché ont fini de remballer. D’un côté, j’aperçois la Statue de Jaurès qui semble nous saluer et de l’autre, je découvre l’officine « historique » de Pierre Fabre, à l’angle d’une petite rue…. Deux hommes bien différents mais devenues deux gloires locales qui ont chacun une Place de la ville qui porte leur nom respectif….

Brusquement, un « coup de vent » aussi violent qu’inattendu parcourt toute la Place Jean Jaurès avec une telle force que les parasols, pourtant bien harnachés sur leur socle de terrasse commencent à tanguer dangereusement.

« Un vent à décorner tous les cocus de la Création ! » serait-on tenté de penser. A tel point, que la brigade de serveurs se résout illico presto à retirer tous les piques de parasols tandis que cette curieuse rafale s’éteint aussi vite qu’elle n’est pas apparue…

Ce curieux phénomène météorologique (du moins pour le touriste) a pour nom « L’Autan » qui vient d’un mot Occitan signifiant « Vent de Haute Mer » sec et chaud et qui souffle dans le Sud-Ouest de la France, au cœur du bassin Aquitain et aux abords du Massif Central, aussi bien dans le Languedoc qu’en Occitanie dont Castres est un des points névralgiques. On dit qu’il peut rendre « fou » et sa particularité est qu’il souffle à l’opposé de la Tramontane, ce vent froid sec et violent qui souffle depuis les Pyrénées et le Languedoc vers le Golfe du Lion…

OFFICE DU TOURISME

 

Nous poussons la porte de l’Office du Tourisme qui vient juste de rouvrir : quelques touristes sont déjà  groupés devant le guichet ou en train de consulter les nombreuses brochures déposées sur les présentoirs.  Nous en réclamons l'une d'entre elle à l'hôtesse d'acceuil concernant les curiosités de la ville. Je me hasarde à lui demander s’ils vendent par hasard des crédenciales…

Elle me répond par l’affirmative !

Alléluia ! après trois jours de randonnée, je vais pouvoir être en possession du précieux sésame, de ce passeport de pèlerin qui va pouvoir m’extraire « ad vitam aeternam » de mon statut de « sans papiers » sur la voie d’Arles…

Après avoir réglé 10 euros, je remplis avec fébrilité mes coordonnées sur cette crédenciale curieusement écrite en Castillan, mais peu importe, je savoure ma satisfaction d’avoir pu « in fine » intégrer le club….

Juste au moment de partir, l’Hôtesse nous demande d’où nous venons, probablement pour faire des statistiques sur l’origine des visiteurs… Nous parlons de La Région Ile de France en général et du département de l’Essonne en particulier… Pour simplifier nous nous domicilions dans nos villes d’influence :  Christèle qui habite Saintry sur Seine, la ville qui inspira le peintre Corot, annonce : Corbeil-Essonnes tandis que l’habitant d’Etréchy que je suis déclame : Etampes…

L’Essonne, notre département qui est traversé par deux chemins qui mènent à Compostelle via les Chemins de Tours et de Vézelay…….

Le premier dont le point de départ est la Tour Saint-Jacques à Paris se situe sur la rive droite de la Seine et traverse ensuite la proche banlieue jusqu’à Massy pour retrouver des contrées beaucoup plus sympathiques en filant vers le « sud » : notamment à Longpont sur Orge qui est un des hauts-lieux du pèlerinage Marial connu pour attirer au moment de l’Assomption un grand rassemblement de fidèles ainsi que plusieurs autres rencontres œcuméniques….

Le gros bourg à l’apparence mi ville-mi campagne abrite la Basilique Notre Dame de Bonne Garde qui a été consacrée « Sainte-Patronne de l’Essonne » en 1969 par Monseigneur Albert Malbois, premier évêque de Corbeil-Essonnes nommé par Paul VI en 1966.

Monseigneur Malbois choisit le site de Longpont, d’abord pour sa richesse spirituelle mais également pour son emplacement géographique qui permettait d’accueillir de grands rassemblements comme nous l’avons évoqué plus haut, ce que ne pouvait pas faire la nouvelle Cathédrale Saint-Spire, ancienne Collégiale, à l’étroit dans son cloître au cœur du Vieux Corbeil…

La Sainte Patronne de l’Essonne deviendra donc la protectrice du diocèse avec la Cathédrale Saint Spire et la seule Cathédrale érigée en France au XX -ème siècle :  Saint-Corbinien d’Evry, construite par l’architecte Suisse Mario Botta et où sera d’ailleurs transféré l’Evêché en plein cœur de la ville Nouvelle…. Le diocèse prend alors le nom d’Evry-Corbeil-Essonnes….

Le chemin passe ensuite par la région d’Arpajon où naquit justement Corbinien à Saint-Germain les Châtres (aujourd’hui -les Arpajon, ndlr) et où il fonda un monastère au VII -ème siècle de notre ère avant de devenir Evêque en Bavière.

 Puis on atteint le pittoresque village de Saint-Yon, avant de rejoindre, le « must » :  Saint-Sulpice de Favières qui abrite la « plus belle église de tous les villages de France » selon les dires de certains tant la majestuosité de l’édifice religieux, aux dimensions disproportionnées contraste avec la taille modeste de ce village du Hurepoix (300 habitants), niché au cœur de la bucolique vallée de la Renarde…

Depuis le Moyen-Age et jusqu’au milieu du XXème siècle, Saint-Sulpice de Favières était un lieu de pèlerinage dû à la présence dans la région de Sulpice le Pieux, évêque de Bourges qui y fit œuvre de grande charité et dont une partie des reliques serait conservée au cœur de l’Eglise…….

Le pèlerin continuera son chemin sur le vaste plateau céréalier et betteravier aux confins de la Beauce pour rejoindre Etréchy et son calvaire Notre Dame de Lourdes qui domine le village avant de continuer sur Etampes, la ville aux quatre églises remarquables : Saint-Basile, Notre Dame du Fort, Saint Gilles et bien sûr Saint-Martin et sa célèbre tour penchée qui lui a valu le surnom de « Pise Etampoise ».

La Cité Royale, ville d’Art et d’histoire s’est fortement impliquée dans la promotion du « Chemin de Compostelle », truffant les rues au riche passé historique de balisages, de coquilles ou d’autres panneaux éducatifs…en assurant également au sein de l’Office de Tourisme l’accueil des pèlerins ou autres « randonneurs » Ces derniers pourront rejoindre ensuite Méréville et Angerville, via l’ancienne voie Romaine avant de quitter le département de l’Essonne…

Le deuxième chemin, dit de « Vézelay » part également de la Tour Saint-Jacques pour se diriger vers la banlieue sud-est au-delà de Villeneuve-St-Georges pour parcourir la giboyeuse Forêt de Sénart dans les environs de Montgeron puis filer, à travers un vaste plateau Briard qui garde sa vitalité agricole tout en voyant ses surfaces agrestes grignotées peu à peu par une urbanisation gourmande comme en témoigne l’essor de la commune de Saint-Pierre du Perray qui était naguère un simple village rural aux portes de Corbeil….

Elle est devenue au fil du temps une ville-champignon de plus de 10 000 habitants au cœur de l’ancienne agglomération de Sénart en Essonne mais qui avait la particularité de ne pas avoir de paroisse (comme deux autres communes du département : Saint-Hilaire et Villiers sur Orge).

Une vaste souscription publique a permis l’édification d’une église à l’architecture aussi audacieuse que celle de la Cathédrale d’Evry mais avec les polémiques que cela peut susciter : quelle utilité de construire de tels édifices dans ses territoires marqués par une forte déchristianisation amorcée depuis les années 70 ? peut-être la volonté de réaffirmer une tradition Catholique aujourd’hui concurrencée par d’autres religions dont l’influence n’a cessé de croître dans notre Etat laïc et Républicain ?

Le pèlerin peut continuer de méditer à ces mystères de la spiritualité en continuant son chemin vers Fontainebleau puis atteindre les portes de la Bourgogne, découvrir la Cathédrale de Sens pour atteindre enfin…. Vézelay et sa colline Eternelle……

LE PARC

 

Nous quittons l’office de Tourisme qui se trouve dans le quartier de la Cathédrale Saint-Benoît et de l’Hôtel de Ville, non loin des bords de l’Agoût… Sur notre droite, se dresse l’ancien palais épiscopal qui abrite à présent la mairie de Castres ainsi que le Musée Goya qui donne sur les jardins de l’Evêché….

Ce bâtiment majestueux date du milieu du XVIIème siècle, il fut construit d’après les plans de Jules Hardouin-Mansart, Premier Architecte du roi Louis XIV (à qui l’on doit également le Château de Chamarande, ndlr). Curieusement un clocher est accolé à l’entrée du palais et provient de l’ancienne abbatiale bénédictine transformée en Cathédrale en 1317 par décision papale mais qui fut détruite par les Huguenots en 1537….

On rebâtit au XVIIème siècle, en face du palais épiscopal une nouvelle cathédrale de style baroque mais qui ne fut jamais vraiment achevée et qui est donc séparée du clocher d’origine par une rue… !

L’évêché de Castres fut supprimé (comme celui de Béziers) lors de la Révolution Française et il ne sera pas non plus rétabli lors du concordat de 1801.

L’ancien diocèse a été de facto rattaché à celui de sa vieille rivale Albi, cette dernière devenant dès lors le siège de l’Archidiocèse d’Albi-Castres et Lavaur.

Nous nous posons dans les jardins de l’Evêché qui se situent à l’arrière de l’Hôtel de ville, ce majestueux ensemble de « jardins à la Française » est l’œuvre de Le Nôtre qui s’illustra à Versailles avoisinant le majestueux Théâtre à l’Italienne (qui rappelle celui d’Etampes qui est son contemporain) …construit à la fin du XIXème siècle pour distraire la bonne société Castraise et les nombreux militaires qui occupaient cette ville de garnison….

Il fait toujours aussi chaud, nous trouvons un banc ombragé. Nous sommes non loin d’un bassin qui fait face à l’arrière du Palais Episcopal qui abrite de ce côté-ci, le Musée Goya nommé en l’honneur du plus célèbre des peintres espagnols qui rappelons-le, vécut et mourut à Bordeaux…

La brochure que je consulte nous précise que le Musée dédié à l’Art Hispanique en général est le deuxième plus important après celui du Louvre…il abrite en outre quelques toiles du Grand Maître (mais dont la grande majorité des toiles sont exposées d’abord au Prado à Madrid et dans la plupart des grands musées à travers le monde) et surtout un certain nombre d’artistes Espagnols et Sud-Américains… mais nous n’aurons pas le temps de pouvoir le visiter….

 

L’HOTEL

 

L’Hôtel Rivière est un « Deux Etoiles » qui ressemble beaucoup à tous ceux que l’on peut rencontrer dans un Centre-ville : relativement confortable sans être luxueux, qui a su se moderniser tout en gardant un décor aussi classique que vieillot mais qui est surtout fort bien situé au cœur du centre Historique…

Nous en profitons pour faire quelques tâches contingentes comme le lavage des chaussettes ou la remise en ordre des autres vêtements… Je constate que mon sac est encombré d’éléments inutiles (livres ou chaussures) qui pèsent finalement lourd. Christèle me suggère de me débarrasser du « surplus » lors d’une prochaine étape (probablement lorsque nous serons à Revel.) en les réexpédiant par la Poste à mon adresse et que mon fils Loann resté à Etréchy pourra réceptionner...

 

RETOUR PLACE JAURES

 

En fin d’après-midi, nous décidons de ressortir pour retourner à la découverte de la ville. Les quais de l’Agoût sont peuplés de quelques badauds qui peuvent admirer une fois de plus les maisons colorées dont les façades se mirent dans la rivière…. Sur l’autre rive, nous découvrons le « coche d’eau » qui joue à présent les rôles de « bateau-promenade » entre le centre-ville et les parcs de la ville durant la belle saison….

La Place Jean Jaurès est toujours aussi animée et nous empruntons le dédale des ruelles qui nous font retourner vers la Cathédrale Saint Benoit afin de pouvoir la visiter.

Comme nous l’avons mentionné auparavant, l’édifice donne une apparence d’inachevé, du fait des nombreuses cicatrices de l’histoire qui l’ont accablée, mêlant destruction, reconstruction ou mutilation… Cependant, son aspect intérieur et la majestuosité de son Autel empreint de baroque attise notre curiosité….

Nous continuerons notre flânerie urbaine devant le Centre culturel et musée Jean Jaurès qui se situe dans ce quartier riche en hôtels particuliers des XVIème et XVIIème siècle, propriétés des grandes familles influentes de la région et surtout symbole de l’opulence de la cité Castraise….

Nous découvrons respectivement l’Hôtel de Nayrac avec sa cour d’honneur, l’Hôtel Poncet ou encore celui de Viviès, avec son fronton de style Renaissance….

Notre périple se poursuivra sur l’autre rive de l’Agoût, nous réempruntons le même pont qu’à notre arrivée qui nous mènent à une artère commerçante…ce qui incite subitement Christèle à avoir quelque envie de faire du lèche-vitrine. La Christèle des Champs se transforme en Christèle des villes, voulant acheter une paire de chaussures légères...pas forcément urgent, dit-elle mais intéressant à voir, qui sait…

Heureusement, notre dame n’est pas une « forcenée du shopping » (comprenez : pas autant que les autres femmes, hi, hi, hi !), ce petit intermède consumériste ne devrait durer que quelques minutes…enfin presque… après le désert, un peu de tentation ne fait pas de mal, quitte à déplaire à Jésus….

Mais revenons à cette rive gauche de l’Agoût qui peut s’enorgueillir d’abriter quelques quartiers riches historiquement, nous faisons une pause à l’Eglise Saint-Jacques de Villegoudou…avec son clocher de type gothique méridional qui domine la place…

Rappelons-le, Castres fut au Moyen-Age un des hauts-lieux du Pèlerinage de Compostelle et cette église fut construite sur l’emplacement d’un Hôpital dédié aux pèlerins… mais elle fut marquée, à l’instar des autres édifices religieux de la ville par les cicatrices de l’histoire : Elle subit d’incessantes destructions puis reconstructions liées notamment aux guerres de religion qui minèrent la région.

Non loin de là, la Fontaine-Saint-Jacques a été érigée en 1870 sur la place Milhau-Ducommun pour rappeler que la ville et surtout ce faubourg de Villegoudou furent les témoins privilégiés de l’accueil des Pèlerins et de la dévotion de certains… Plusieurs fois restaurée avec la minutie des tailleurs de pierres Ariégeois, l’édifice est reconnaissable avec sa vaste vasque en forme de coquillage et peut alimenter le passant en eau potable, comme la vingtaine d’autres fontaines que compte la cité Castraise….

En poursuivant le chemin vers la place Soult que nous avions foulée lors de notre arrivée, nous découvrons une autre statue de Pèlerin face à « la villégiale Saint-Jacques » un bâtiment qui n’est pas un centre d’accueil des pèlerins comme on pourrait le penser mais plutôt un EHPAD ! En espérant que Saint-Jacques ou Saint-Roch ont protégé les pensionnaires du COVID durant le premier confinement…

Il est l’heure d’aller manger et ce ne sont pas les restaurants qui manquent aussi bien sur la rive gauche que droite de la rivière… Nous avons cependant du mal à arrêter notre choix mais l’heure tournant, nous finissons dans une Pizzéria sur la Place Soult. L’ambiance est agréable et la nuit qui tombe apporte une certaine fraîcheur à l’environnement…

Tout à coup, le fameux vent d’Autan refait son apparition provoquant le même désordre qu’à midi : de jolies rafales manquent de faire chavirer certaines chaises, provoquer la glissade des verres ou de voir s’envoler nos serviettes avant de disparaitre aussi vite qu’il n’était apparu….

Nous rentrons à l’Hôtel pour finir les préparatifs de demain matin et surtout réviser l’itinéraire qui devrait nous conduire à l’Abbaye Bénédictine d’En Calcat située sur la commune de Dourgne (qui compte d’ailleurs une autre Abbaye également Bénédictine nommée Sainte Scholastique, mais occupée par des femmes)  à une vingtaine de kilomètres de notre hôtel, en empruntant un itinéraire composé de plaines, de quelques vallons boisés, si loin et simultanément si près des reliefs escarpés du Sidobre que nous avons arpentés auparavant….

Saint-Jacques de Villegoudou

LE DEPART POUR DOURGNE

 

Nous levons l’ancre à 7h00 sans avoir pris le petit-déjeuner à l’Hôtel, préférant nous arrêter dans un café… Le jour est à peine levé et Castres se réveille lentement…

La Place Jean Jaurès est parsemée de quelques badauds matinaux. Nous nous asseyons dans le même café que la veille lors de notre arrivée. Nous commandons le petit-déjeuner avant d’entamer notre nouveau périple de 21 kilomètres qui devrait nous amener en début d’après-midi à l’Abbaye bénédictine d’En Calcat, toujours  située dans le Tarn même si la Haute-Garonne est toute proche….

A côté de nous, deux hommes viennent de s’assoir, l’un d’entre eux a le verbe haut et se vante d’avoir passé une « nuit blanche » avec son interlocuteur, vaguement hilare et surtout passablement éméché… On devine leur soirée dont l’idéal s’est indéniablement résumé à ce qu’il y avait au fond de leur(s) nombreux verre(s)….

Ces deux « paumés du petit matin » comme chantait Jacques Brel commandent « un verre de vin blanc » sans croissant, mais malheureusement pour eux, nous sommes dans un salon de thé, c’est alors qu’ils émigrent vers l’estaminet voisin qui va répondre à leur souhait….

Il est à présent l’heure de partir. Nous en profitons pour demander au serveur de remplir nos gourdes d’eau fraîche car nous risquons d’avoir soif au vu de la journée ensoleillée qui s’annonce…

Nous refranchissons le pont sur l’Agoût avant de regagner les faubourgs de la ville en direction de Dourgne. Comme souvent, il y a quelques petits problèmes de signalétique….

Après avoir emprunté un mini-parcours qui sillonne les bords de la rivière, à travers un petit parc urbain, nous nous apercevons que nous tournons en rond préférant demander la bonne direction à un chauffeur de taxi et à un passant qui nous indiquent que le point de départ du chemin a été modifié, un nouvel itinéraire remplaçant le précédent, trop chargé par la circulation routière…

Placés sur la bonne route, nous finissons par sortir des faubourgs, pour retrouver quelques lotissements isolés puis un rond-point ou nous bifurquons pour rejoindre à travers la campagne, longeant la rivière prénommé le Thoré enjambée par un viaduc en brique rouge…nous nous engageons ensuite vers une route qui nous mène à une ligne secondaire de chemin de fer que nous traversons, à la hauteur du hameau prénommé Richard….

Il est presque 8h30 et voilà que le soleil est déjà très généreux. Nous marquons un premier arrêt afin de nous désaltérer, j’en profite pour me débarrasser de ma polaire que j’ai l’habitude de revêtir au moment de chaque départ….

Nous abordons une longue route pentue qui devrait nous mener au hameau de Barginac. Derrière nous, nous pouvons scruter une dernière fois les faubourgs de Castres et ses collines environnantes….

Barginac ne compte que quelques maisons et à l’entrée du hameau, un arbre se dresse, orné de ses décorations symboliques dont une coquille de Saint Jacques et un crucifix en fer forgé.  Un « artiste » local s’est fendu (avec des bûches) d’exposer autour de l’arbre de bienvenue, certaines de ses œuvres : un chien et à quelques mètres de là un cerf….Un peu cucul mais toutefois sympathique...

Nous évoluons à présent sur un long chemin au cœur d’un paysage essentiellement composé de plaines, de plateaux et de collines, il est fort probable que nous allons rencontrer ce même type de topographie jusqu’à Toulouse, en traversant notamment les plaines fertiles du Lauragais .

Ici, sur cette commune de Navès, commune restée rurale malgré la proximité de l’Agglomération Castraise, on peut constater un habitat dispersé composé de hameaux dont l’activité principale reste centrée sur l’élevage bovin…tandis que sa voisine, Saïx, que nous traversons pour rejoindre Viviers les Montagnes présente la même physionomie, avec la constitution de plusieurs lieux-dits le long du chemin tout en ayant connu une urbanisation plus soutenue au cœur même du bourg….

 

 

VIVIERS LES MONTAGNES

 

Nous rentrons dans ce joli village d’environ 1 900 âmes, au pied d’une colline où une des fameuses Bastides du Tarn (avec Cordes-sur-Ciel et Castelnau) a été construite pour mieux dominer la Montagne Noire qui lui fait face….

L’édifice a été bâti en 1337 sur le site d’un Oppidum qui abritait alors un Château-fort avec ses tours, remparts, fossés et autres pont-levis…

Le bourg était donc constitué de cette structure dite « Haute » excellente vigie pour surveiller cet axe majeur sur la Route Béziers-Toulouse et d’une « Structure Basse » : les habitations groupées autour d’une organisation urbaine géométrique….

Le château appartient à la même famille, les De Viviès, depuis une quinzaine de générations et qui continue à défendre avec ténacité la préservation de ces vieilles pierres chargées d’histoire….

Nous décidons de faire une pause dans ces lieux attrayants. Mon attention se porte sur une femme assez handicapée qui tente de jeter non sans difficulté son sac poubelle au-dessus d’un emplacement lié à cet usage…Je lui propose mon aide qu’elle décline poliment : « ça va aller, merci » pour me demander aussitôt si je compte visiter les lieux…

Je lui confie que nous ne sommes que de passage, faisant la « Voie d’Arles » et devant nous rendre avant le début d’Après-Midi à En Calcat… Elle n’écoute pas vraiment ce que je lui dis, je finis par comprendre qu’elle veut offrir ses services pour faire une petite guidée du village. Je décline poliment, préférant faire un petit tour en solo des fortifications de la Bastide…

Pendant ce temps, Christèle qui s’était absentée quelques minutes vient à ma rencontre et tombe sur la même « aspirant-guide » qui lui propose encore ses services et lui demande si elle est étrangère, car elle comprend l’Allemand et l’Anglais… puis lui indique que je suis parti vers le Parc juste derrière le Château….

C’est donc là que je retrouve Christèle, nous nous posons sur un banc au cœur de ce parc qui offre un joli panorama sur la vaste plaine agricole…. Mais nous ne ferons qu’une petite pause, préférant déjeuner un peu plus loin, car l’heure tourne et nous n’avons fait que la moitié du chemin….

Soudain, une voix « familière » nous interpelle, c’est de nouveau la « Guide » qui tente une nouvelle fois de nous « proposer une visite guidée » du village : « il y a beaucoup de choses à voir, vous savez et en plus il y a un bon restaurant en ville et de nombreux commerces » …

Elle insiste, insiste, ne voyant pas qu’elle nous importune…Soyons charitable, c’est certainement une âme solitaire qui cherche à « occuper ses journées » ou bien est-elle tout simplement appointée par le « syndicat d’initiative », on ne le saura jamais car elle finit par nous quitter, tel un sparadrap coriace que l’on arrive à arracher……

La pause terminée, il est donc temps de reprendre la route, nous nous retrouvons au cœur de la ville basse moderne, plutôt animée avec ses commerces et une circulation assez dense qui témoignent que Viviers reste un carrefour routier important sur la route de Toulouse….

 

 

CAMPAGNE

 

La campagne qui se présente sous nos yeux ressemble à celle que nous avons déjà parcourue en amont : des prairies dédiées à l’élevage bovin, organisées en petites parcelles bien délimitées dont l’origine remonte probablement aux grands travaux de remembrement effectués dans les années 60….

Il n’est pas encore midi mais la chaleur est plus présente que jamais et la route n’offre que peu d’endroits ombragés…. Nous continuons notre périple en direction du village de Verdalle….

Hormis la pause conséquente d’une demi-heure à Viviers, la fatigue commence à se ressentir en sachant nous avons débuté notre périple il y a maintenant plus de quatre heures.

Les pieds souffrent un peu moins sur ce parcours essentiellement plat mais les premières douleurs autour des épaules réapparaissent, le sac à dos trop chargé commence à se rappeler à mon bon souvenir… il va être temps de nous arrêter pour « pique-niquer » mais un quelconque endroit propice ne semble pas poindre à l’horizon pour l’instant….

Nous traversons Lugarié, un hameau situé près de Verdalle, nous passons près du Ruisseau de Sant qui arrose les prairies avoisinantes pour rejoindre une nouvelle route qui nous laisse découvrir au loin un clocher niché près d’un bosquet…. Un coin ombragé où il serait peut-être agréable de s’arrêter afin de reprendre des forces….

Le clocher en question n’est autre que celui de l’Eglise Saint-Jean qui fut bâtie probablement au XIIème ou XIIIème siècle, situé un peu à l’écart du chef-lieu de la commune de Verdalle. Le cimetière communal jouxte l’édifice religieux. En face, un parking vide.... Voilà pour ce qui est du décor…

Nous nous débarrassons de nos sacs et décidons de nous installer à l’intérieur de l’enclos paroissial au pied d’une croix en pierre scellée sur un socle en escalier…… Deux jeunes hommes font irruption dans l’enclos, des touristes ? Des pèlerins ?

L’un d’entre eux nous adresse la parole en souriant, ayant deviné que nous faisions le chemin et qui veut savoir quel tronçon nous effectuons. Lui-même nous confie en avoir fait une petite partie l’an passé. Il est originaire du village voisin même si à présent, il habite à Paris tout comme son voisin semble-t ’il. Il vient passer quelques jours dans son Tarn Natal…Retour aux sources…ils prennent alors congé en nous souhaitant « un bon chemin » ….

Nous continuons à avaler notre « ration du midi », puis j’en profite pour inspecter un peu les lieux. L’Eglise et son clocher roman sont accolés à un porche assez imposant mais qui semble avoir été rajouté ultérieurement….

Le cimetière contigu à l’enclos est facile d’accès et va nous permettre de pouvoir nous alimenter en eau grâce aux robinets qui y sont installés… Le ruisseau du Sant jouxte l’enclos paroissial et est bordé par un petit chemin caillouteux qui mène à une prairie où broutent quelques vaches paisibles….

L’heure du départ a sonné… nous empruntons un long chemin vicinal entouré d’une vaste zone de cultures et qui va nous mener jusqu’à une route départementale…. Quelques maisons bordent la route sur un seul côté… au bout de quelques mètres, une balise nous annonce la direction d’En Calcat, laissant supposer que l’Abbaye n’est plus très loin…du moins peut-on le penser….

Nous amorçons une petite descente qui mène vers un long sous-bois qui va céder la place à une vaste plaine alternant champs récemment moissonnés et occasionnellement coiffés de quelques bottes de pailles....

Curieusement, cette campagne Occitane ressemble comme une soeur jumelle à nos surfaces du Hurepoix et de la Beauce. La grande différence résidence toutefois dans ce qui se présente au loin face à nous : la Montagne noire qui domine la petite cité de Dourgne dont nous approchons lentement mais surement ….

LES DEUX ABBAYES

 

Soudain, le clocher d’une des deux abbayes nous saute aux yeux, il s’agit en fait de Ste Scholastique tenues par les nonnes mais qui n’a pas rouvert depuis le déconfinement tandis que nous n’allons pas tarder à apercevoir sur notre gauche En Calcat, quant à elle réouverte au public et tenue par les moines et les novices et où nous allons passer la nuit….

Christèle a d’ailleurs appelé « L’Hostellerie » d’En Calcat pour signaler notre arrivée imminente.  Une voix féminine a répondu à l’appel en se présentant sous « Hôtellerie d’En Calcat, bonjour » et qui nous laisse à penser qu’il s’agit d’un Hôtel-restaurant classique intégré à l’Abbaye….

Les deux Abbayes ont bien capté notre regard mais la route semble interminable pour y accéder même si En Calcat parait de plus en plus proche du chemin que nous foulons… Il fait toujours aussi chaud, nous avons soif et le fameux syndrome du « dernier kilomètre » commence à nous traverser l’esprit avec quelque souhait grommelé : vivement qu’on arrive…. D’ailleurs, il est presque quinze heures et effectivement, il est vraiment l’heure d’arriver….

En Calcat semble de plus en plus proche de nous mais pas moyen de bifurquer à travers la campagne pour y accéder, il faudra atteindre le bourg pour rejoindre notre étape du soir…l’impatience nous gagne peu à peu….

Nous débouchons enfin sur les faubourgs de Dourgne qui nous mène à la route principale du village pour apprendre que l’Abbaye est encore à 1km5 d’ici…

A cet instant précis, un gros « coup de pompe » s’amorce… On se croit arrivé et voilà qu’il faut encore donner un dernier coup de collier. Dur, dur… Nous faisons une pause pour siroter ce qui reste dans notre gourde avant de se résigner à repartir, après tout, nous   sommes si près du but….

La traversée de Dourgne se fait rapidement. Le bourg compte 1 300 habitants comme la plupart des autres villes que nous avons traversées auparavant avec le même dénominateur commun : des lieux de vie très anciens qui ont connu au cours de l’histoire les épisodes tragiques des guerres de religion et bien sûr le Catharisme qui fut actif dans cette localité quand Simon de Montfort détruisit le château de Castellas dont il ne reste que des ruines…

Un bourg qui connut naguère une certaine prospérité avec l’industrie du textile et qui comptait au milieu du XIXème siècle deux fois plus d’habitants qu’en 2020…

Aujourd’hui, étape incontournable sur la Voie d’Arles ou plutôt Tolosane, au vu de la proximité avec la Capitale de l’Occitanie sans oublier ses deux abbayes qui sont des centres d’accueil pour les Pèlerins mais également pour tous ceux qui souhaitent y effectuer des Retraites spirituelles….

Bientôt, nous découvrons l’Abbaye Sainte-Scholastique qui n’a donc pas encore rouvert, seulement occupées par les Nonnes et novices….

Et un peu plus loin, sur cette route Castres-Revel, à la hauteur d’un panneau indiquant « En Calcat, commune de Dourgne » nous apercevons enfin l’entrée de l’Abbaye ornée par une belle fontaine murale… un assez long chemin mène à un parking…Nous croisons quelques badauds qui se promènent dans le vaste parc au-delà du parking et d’un long bâtiment qui semble être l’Hostellerie en question…. Puis sur notre droite, l’Abbaye se présente à nous… Nous sommes vraiment arrivés….

Abbaye Saint Benoit d'En Calcat

7 EME EPISODE

 

DOURGNE-REVEL

 

21-22 août

 

LE MONDE DU SILENCE

 

 

Marcher, vains dieux de misère, c'est le secret révélateur ! On ne pas asservir l'homme qui marche !

Henri Vincenot, « Les Etoiles de Compostelle » …

 

 

Ce site d’En Calcat a été fondé en 1890 par Dom Romain Baquet (1840-1929) qui revenait dans son village natal de Dourgne après avoir fréquenté le célèbre monastère morvandiau de la Pierre-qui-Vire….

Elle devint une abbaye Bénédictine en 1894, au cours d’une période, celle de la IIIème République qui était marquée par un fort courant Anticlérical…qui poussera d’ailleurs les parlementaires à voter une loi sur les Congrégations religieuses en 1901…mettant celles-ci sous le contrôle de l’état.

Les Franciscains ou les Dominicains furent contraints à l’exil (notamment en Belgique) car étant suspectés d’avoir une influence néfaste sur le futur état laïc et républicain (promulgué par la loi de 1905) …

Les Bénédictins d’En Calcat n’échappèrent pas à la règle en s’expatriant en grande majorité vers la Catalogne Espagnole voisine jusqu’au lendemain de la Grande Guerre…avant de pouvoir revenir sur leur terre du Tarn, du moins pour ceux qui ne tombèrent pas au « Champ d’honneur » (un bon tiers des Moines) durant ce premier et si meurtrier premier conflit mondial….

Durant l’entre-deux-guerres, l’abbaye continuera à s’agrandir et se moderniser mais le second conflit mondial va  de nouveau mobiliser une grande partie des Frères dont beaucoup seront prisonniers en Allemagne…

Depuis 1945, l’Abbaye d’En Calcat a repris ses activités en redevenant un des hauts-lieux spirituels dans cette partie d’Occitanie pourtant durement frappée jadis par les guerres de religion et à présent par la lente mais inexorable déchristianisation que connait notre pays….

Aujourd’hui, l’Abbaye compte une cinquantaine de frères, dont un peu plus de la moitié est encore composée de novices… Si l’intégralité d’entre eux ont décidé de vivre pleinement leur foi, ils ne sont pas pour autant de simples « contemplatifs » reclus car En Calcat est ouverte sur le monde, puisqu’elle est devenue non seulement un centre d’accueil pour les retraites spirituelles mais également un lieu d’étape pour les pèlerins de Compostelle…même si une fois de plus, pour cause de crise sanitaire, nous serons les seuls « Jacquets » lors de notre passage…

Nous posons nos sacs sur un banc situé dans un petit sous-bois face à ce qui semble être le centre d’hébergement. Christèle se rend directement à l’Abbaye pour signaler notre arrivée…

Il s’agit d’un édifice de type roman néo-classique (presque anachronique puisqu’édifié à la fin du XIXème siècle, comme le Sacré-Cœur ou la Basilique de Lisieux) auquel est accolé un autre bâtiment qui semble être le centre administratif de ce vaste domaine….

J’en profite pour contempler l’environnement : un vaste parc bordé de nombreux arbres et une atmosphère paisible et silencieuse qui semble planer sur les lieux… Christèle revient assez rapidement pour me dire que l’accueil de l’abbaye est pour l’instant fermé pendant la période …de l’Office….

 

 

Ite Missa Est

 

En effet, les Frères d’En Calcat assistent à six « Offices religieux » quotidiens du lundi au dimanche inclus….

La journée spirituelle est rythmée par :

 

-       Les Laudes à 6h20 (7h20, le dimanche), sorte de louange du matin qui dure une demi-heure.

-       La Messe, à 9h00 (10h00, le dimanche)

-       La Sexte, « Milieu du jour » à 12h20 qui dure un quart d’heure

-       Les Nones à 14h05 (13h30, le dimanche) qui se déroule lors de notre arrivée…et qui dure également un quart d’heure.

-       Les Vêpres, à 18h00, qui dure une demi-heure.

-       Les Vigiles, ou « prière de la nuit » à 21h00 dont la longueur dépasse les trois quarts d’heure….

 

Au cours de ces offices, on y chante des psaumes et on entend des chants grégoriens durant « la Messe », notamment…. A noter que les pèlerins ou tous les hôtes de passage peuvent assister à ces offices sans toutefois pouvoir y apporter leur contribution…

Ainsi la vie quotidienne des Frères est animée par la pratique de l’Evangile : par la prière, le travail, l’étude et bien sûr la vie fraternelle…. Cette Communauté est donc dictée par la règle de Saint Benoît…

Saint Benoit, en fait Benoît de Nursie est né en 480 en Ombrie, une province située au Nord de Rome au sein d’une famille d’origine Romaine et surtout Chrétienne qui lui donne ce prénom de Benoit signifiant « Bénédiction » …. Il a une sœur, Scholastique, qui serait née la même année que lui (sa jumelle ?) et qui épousera comme lui la vie monacale et rejoindra la congrégation des Bénédictines…. 

Ce qui nous éclaire quelque peu sur l’origine de la seconde abbaye bénédictine de Dourgne, située à moins d’un kilomètre d’En Calcat qui abrite les Moniales dont la quête spirituelle et les activités sont identiques à celle des Moines. Elle est contemporaine de sa voisine avec une construction qui débute en 1890 pour s’achever en 1923….

Comme nous l’avons précisé auparavant, l’abbaye Sainte Scholastique n’a pas encore rouvert depuis la fin du premier confinement…

Saint Benoit quitte Nursie (en italien : Norcia) à l’adolescence pour commencer des études de lettres et de droit à Rome… Si la "ville éternelle", est dynamique et pleine de tentations porteuses de vices, elle finira par le rebuter: il décide alors de la quitter pour aller vivre sa foi à l’écart du monde. Il se transforme alors en ermite vivant dans une grotte, seulement aidé par un prêtre qui lui apporte de la nourriture.

Il consacre ses journées à la méditation et à la prière avant de renouer avec le monde en prenant la tête d’une petite communauté de fidèles qui voit en lui un chef spirituel qui impose son rite fondé sur une règle stricte…il est connu alors pour effectuer de nombreux miracles. Devenu abbé, il se réfugie au Monte Cassino, situé dans le Latium où il fonde son premier monastère vers 529….

Il est donc à l’origine de cette puissante et influente congrégation Bénédictine qui va se développer considérablement jusqu’à son déclin au XVIème. Celui qui est devenu Saint Benoit meurt en 547, ses reliques sont alors transférées dans la future Abbaye de Sully sur Loire, en France….

Dans notre pays, les congrégations bénédictines connaitront un essor considérable jusqu’à ce que Louis XIII, les jugeant trop influentes, choisit de les remplacer par une nouvelle entité religieuse qui prend  alors le nom de St Maur, qui fut d’ailleurs le nom du premier disciple de Benoit… Au moment de la Révolution Française marquée par une relative longue période de déchristianisation voit sa dissolution … avant de renaitre de ses cendres dans le courant du XIXème siècle….

Encore aujourd’hui, Benoit de Nursie est considéré par les Catholiques et les Orthodoxes comme le Patriarche des Moines d’Occident. Il est fêté le 11 juillet….

Prière de ne pas déranger

 

En fait, l’accueil des pèlerins se fait à l’intérieur du bâtiment qui est derrière nous. Nous nous y rendons d’un pas encore alerte. Cet hébergement paraît relativement récent.

A l’intérieur, on découvre un vaste hall avec une large baie vitrée qui offre une vue sur un vaste parc que nous ne tarderons pas à découvrir. Quelques personnes sont assises sur les fauteuils qui trônent au fond de la pièce. Sur notre gauche, une cafétéria qui annonce un vaste corridor qui doit mener aux chambres….

Sur notre droite, un bureau. L’hôtesse nous accueille et nous enregistre pour la nuit. Le repas est prévu à dix-neuf heures dans le réfectoire de l’Abbaye et sera servi par les Frères. Ainsi, il est clair que nous ne sommes pas dans une hôtellerie classique comme nous avions cru le comprendre lors de l’appel téléphonique.

La chambre est située au rez-de-chaussée du bâtiment et donne sur le parc. Elle est composée de deux lits simples et pourrait ressembler à n’importe quelle chambre d’un hôtel classique à la différence près qu’il n’y a pas télévision murale ni de « room service » proposé….

Nous avons constaté la présence de plusieurs groupes de femmes provenant d’Afrique noire qui parlent anglais ou français selon les cas. Elles viennent probablement effectuer des « retraites » spirituelles, ainsi que les quelques autres personnes solitaires et des couples qui sont parmi nous…

Cependant, nous pouvons déplorer une fois de plus que nous sommes les seuls pèlerins sur la place…. En attendant la « collation » de 19h00, nous avons le temps d’effectuer un grand tour dans le parc…

Un parc qui s’étend sur plusieurs hectares, assez bien aménagé… avec plusieurs bancs ombragés sans oublier le silence apaisant qui a envahi tout cet écrin de verdure…. Indéniablement, c’est l’endroit idéal pour se « ressourcer » …

Nous croisons un moinillon, appelons-le plutôt novice…âgé d’une vingtaine d’années et vêtu d’une « coule » noire, une sorte de pèlerine ample accompagnée d’une capuche et que les moines ou les novices portent dans la journée pour se rendre aux offices ou accomplir leur travail quotidien… Il semble perdu dans ses méditations mais nous adresse un salut poli et continue son périple d’un pas décidé, chaussé de ses sandales sans chaussettes….

« Dommage, il est mignon » souffle en souriant, Christèle qui aime parfois s’égarer avec des propos coquins… On peut effectivement en sourire mais surtout s’étonner de voir aujourd'hui des gens si jeunes embrasser  cette vie monacale et tenter de comprendre quelles motivations profondes les animent….

N’oublions pas qu’ici, plus de la moitié des religieux sont des novices, c’est-à-dire se trouvant en période « initiatique » et qui peut durer un an : ce qui leur permet d’approfondir leur quête spirituelle et surtout leur aptitude à accepter les règles strictes de l’ordre de Saint Benoit.

Un maître des novices les encadre durant cette période. Au-delà, ils peuvent décider de partir sinon ils s’engagent dans un cycle triennal qui débouchera ou non sur un engagement définitif lors de la cérémonie des vœux….

La vie des moines d’En Calcat est bien réglée : outre les six offices liturgiques dont nous avons parlé plus haut, chacun d’entre eux est affecté à une tâche car le monastère  a développé une activité économique interne avec l’hôtellerie (accueil des Pèlerins et organisation des retraites spirituelles), la gestion d’une librairie et d’une maison d’éditions (« Siloé »),  la production de cartes, de disques et de cithares mais également de la fabrication d’un baume.

La Cène

 

Peu avant dix-neuf heures, nous nous rendons au réfectoire afin de prendre notre repas du soir.  Un groupe composé de couples et des Africaines vues lors de notre arrivée attend déjà devant la porte…qui ne tarde pas à s’ouvrir. Un moine nous conduit via un escalier vers la salle à manger…

La pièce est assez large et composée de plusieurs grandes tables dressées pour accueillir les hôtes. Collée au mur, une autre table est occupée par plusieurs plats préparés, des carafes de vin et d’eau et une chaîne Hi-Fi….

Nous choisissons la première table qui se présente à nous, étant suivis par cinq autres personnes. Un frère arrive alors et allume la Chaîne Hi-Fi qui émet un enregistrement du « Bénédicité ». Tous les participants restés debout se prêtent à l’exercice avec autant de force que de conviction, sauf nous, un peu surpris par cette entrée en matière…

Surtout moi, qui a déserté la sphère religieuse depuis Mathusalem (comme beaucoup, depuis la fin de ma communion solennelle), ne fréquentant que très occasionnellement la maison du Seigneur pour des raisons touristiques ou parfois moins gaies (les enterrements).  Je me souviens que le curé d’Etréchy s’appelait l’Abbé Judas mais j’ignore quel rapport il entretenait avec le Seigneur……

Christèle quant à elle, est un peu plus assidue, s’étant même investie un temps dans la vie paroissiale de sa commune tout en se rendant de façon occasionnelle à la Messe (notamment celle de Minuit) …… Elle compte pour l’occasion assister peut-être aux Vigiles prévues à 21h00….

Passée cette « mise en bouche » spirituelle, nous nous asseyons ainsi que nos compagnons de tablée, sauf l’un d’entre eux qui se lève pour aller chercher la soupière… Et curieuse impression, on entend « voler les mouches » :  on ne va pas tarder à comprendre que la règle du silence est d’or, comme pour copier celle des « frères ».

Ma voisine me regarde en souriant, telle « une ravie de la crèche » tout en me faisant des gestes dont je ne capte pas immédiatement la signification. Anesthésié par le « chant Grégorien » qui a succédé au « Bénédicité », je comprends soudain qu’elle me demande de lui servir quelques louchées de soupe…

Le repas va se poursuivre, partagé entre le silence des convives et la musique lancinante qui chatouille nos oreilles devenues chastes…. Nous essayons d’entamer la conversation mais c’est peine perdue : nos voisins sont vraiment atteints du syndrome mutique aigu…

Seul un homme nous lâche quelques phrases polies du style « non merci » lorsqu’on lui retend un plat ou propose à boire, sous le regard réprobateur de sa femme…. Nous apprendrons par la suite que ce couple vient régulièrement « en retraite » à En Calcat, certainement pour faire le « point ». En tout cas, au niveau discussion, nous sommes plutôt au « point mort » ….

Nous n’aurons pas non plus la capacité à faire « parler les autres convives » murés dans leur silence et optant pour une attitude teintée de neutralité bienveillante vis-à-vis de leur prochain….

Christèle, un brin moqueur, croise mon regard et se retient pour ne pas avoir le fou-rire tout comme moi d’ailleurs qui me force à penser à toute la misère du monde face à ces personnes que nous n’avons « pas les moyens de faire parler ».

Dans le voisinage, les tablées sont également composées de « taiseux et taiseuses », dont le rappel de leur présence est uniquement rythmé par le bruit des fourchettes et des couteaux qui résonnent au cœur de cet antre de quiétude….

Le repas terminé, une autre surprise nous attend : il faut à présent débarrasser la table…et faire la vaisselle, comme pendant les séjours de vacances sportives à l’UCPA : chaque pensionnaire doit apporter sa contribution….

Au silence du repas assoupissant a succédé un vacarme rythmé par le débarrassement des tables par des mains visiblement habituées à ce genre d’exercice et qui le ponctue en ramassant avec dextérité les miettes, passent l’éponge puis donnent un efficace coup de balai, le tout en un temps plus rapide que l’éclair….

Nous partons non pas au salon mais à la cuisine pour une nouvelle offensive : celle de faire la vaisselle et déjà une « chaine active » s’active autour des éviers pour nettoyer les assiettes et autres couverts avec la même efficacité que dans la salle à manger. « L’esprit de la ruche » est plus que présent, même sans la Reine des Abeilles…. De vrais Stakhanovistes sans le savoir….

J’avoue que j’apporte mon concours en pratiquant le « minimum syndical » faisant sembler d’essuyer deux ou trois couteaux et autres cuillères à soupe, accompagné en cela par mon voisin de tablée mais sans possibilité d’entamer une quelconque discussion avec lui ou de sortir une « blagounette » pour détendre l’atmosphère, ce n’est pas le genre de la maison….

Christèle, en femme dévouée et attentionnée s’avère plus volontaire, s’escrimant à astiquer les assiettes avec conviction mais en jouant quand même en seconde division, autant surprise que moi par la frénésie domestique qui anime nos compagnons d’un soir….

Nous quittons assez rapidement la pièce pour nous diriger vers la bibliothèque située avant la sortie du bâtiment. Autant le dire tout de suite, le rayon livres ne brille pas par son éclectisme : on l’aura compris la littérature religieuse est fortement dominante, seuls quelques autres ouvrages se démarquent mais la touche spirituelle prend toujours le dessus.

Pas de question trouver ici Playboy ou Charlie Hebdo, les publications les plus subversives seront peut-être Golias, le mensuel des Chrétiens Progressistes… et encore…

 

Dans la chaleur de la nuit

 

La soirée au sein d’une abbaye ne peut que tourner court au niveau des loisirs : hormis une autre ballade au cœur du parc qui commence à se noyer dans l’obscurité de cette nuit estivale…on ne peut ni se faire une « soirée télé », l’étrange lucarne étant absente des lieux (sauf peut-être pour regarder la chaine KTO) ni siffler des cocktails au bar. Non ici, la vie se veut ascétique le temps du séjour….

Christèle qui comptait assister aux Vigiles est finalement partie se confesser dans les « bras de Morphée ». Demain, nous attaquerons une nouvelle étape qui nous mènera jusqu’à Revel, dans le département de la Haute-Garonne.

Comme d’habitude, nous devrons partir assez tôt, c’est-à-dire avant sept heures même si le périple s’annonce assez court : une quinzaine de kilomètres environ, ce qui devrait nous faire arriver à bon port pour l’heure du déjeuner…

Je retourne faire un tour dans le parc désert afin d' effectuer une petite balade nocturne et surtout constater qu’un petit vent léger me chatouille le visage, rompant un court instant le silence qui continue à régner en maitre sur ce lieu….

Retour dans le hall de l’hôtellerie qui est assez peu fréquenté, sinon par les petits groupes d’africaines qui papotent…. Je m’installe sur le balcon qui plonge sur le parc. Je bouquine un peu un exemplaire de « La Vie » que j’ai trouvé dans les rayonnages de la bibliothèque de ce hall….

Il est vingt et une heure trente et En Calcat n’est pas loin de s’endormir… Le mois dernier, Frère Emmanuel, 49 ans, a été élu nouveau Père-Abbé à la tête du Monastère. Il est le 9ème du nom et succède ainsi le Père David qui occupait la fonction depuis 11 ans et qui l’a quittée pour raison de santé.

Comme c’est prévu, le Père-Abbé tient au Monastère « la Place du Christ ». C’est une lourde et difficile tâche que de veiller sur toutes les âmes qui abritent ce lieu spirituel, comme il est précisé sur les brochures présentant En Calcat….

Mais, il reste malgré tout un moine comme les autres, soumis aux mêmes règles, celle de Saint-Benoît et restera ici probablement jusqu’à la fin de ses jours, fidèle à son engagement définitif respectant en cela cette boutade d’un de ses homologues de l’Abbaye de Solesmes : « Les Moines ne servent à rien, à rien du tout, mais ils servent Dieu ».

Avant d’aller dormir, je consulte un livre sur Dom Robert, une des grandes figures d’En Calcat (1907-1997), moine Bénédictin tout en étant un peintre, céramiste et tapissier de renom et qui a laissé derrière lui une œuvre considérable …

 

 

Tous les matins du monde

 

Il est un peu de 6 heures du matin et En Calcat s’éveille peu à peu. Je fais un petit tour dans le parc encore noyé dans la brume, je constate que l’herbe est mouillée mais non pas à cause de la rosée mais plutôt de la pluie qui s’est invitée durant la nuit… D’ailleurs le ciel reste menaçant, on entend même gronder le tonnerre au loin…peut-être allons-nous être obligés de sortir nos vêtements de pluie qui jusqu’à présent nous paraissaient totalement inutiles en cette période caniculaire….

Une petite demi-heure plus tard, nous regagnons Christèle et moi, la pièce « petit-déjeuner » qui est incorporée dans un coin du hall de l’hôtellerie…. Pratiquement personne, sinon notre ex-voisine de table d’hier soir, celle que j’avais surnommée « la ravie de la Crèche » …. Elle sirote son thé, nous salue poliment mais ne desserrera pas plus les dents que la veille…

Avant de quitter les lieux, le novice croisé dans le parc hier fait également son apparition dans la pièce, sortant probablement du premier office liturgique du jour (« les Laudes »), il nous souhaite « un bon chemin » ….

Peu avant 7h00, nous quittons l’Abbaye pour retourner vers le village de Dourgne. Il ne pleut finalement pas mais le ciel reste très chargé insufflant un air on ne peut plus humide, ce qui ne devrait pas être désagréable pour marcher…….

Pour rappel, le parcours est relativement facile et assez peu accidenté, nous rencontrerons des paysages composés de plaines fertiles destinées à la culture tout comme à l’élevage qui reste l’activité dominante dans cette région qui fait face à la Montagne noire….

La route qui nous ramène vers le centre de Dourgne est à ce moment précis très peu fréquentée, je jette alors un dernier coup d’œil au clocher de l’abbaye, légèrement voilé par la brume matinale… pour bientôt découvrir celui de sa jumelle « Sainte Scholastique » que nous avions déjà aperçue lors de notre arrivée de la veille….

La traversée de Dourgne se fait rapidement, le village est pratiquement désert et nous nous engageons sur la route D85 en direction de l’Ouest pour prendre ensuite un chemin latéral qui devrait nous permettre d’atteindre le petit village de St Amancet… De vastes plaines récemment moissonnées se présentent à nous ainsi qu’un joli champ de tournesols qui égaye un paysage encore noyé dans la brume.

Nous sommes dans l’ancien canton de Dourgne supprimé en 2015 et qui conserve une physionomie agricole très marquée, aussi bien dédiée à l’agriculture intensive, qu’à l’élevage, nous croisons d’ailleurs à l’occasion, un troupeau de vaches qui paressent au cœur d’un vaste pré, mais les quelques GAEC, ces groupements agricoles se sont également spécialisés dans l’élevage ovin et même, c’est plus insolite ici, le porcin…

Sur le territoire de la commune voisine de Sorèze, au cœur de la Montagne Noire, certains agriculteurs se sont même lancés dans l’agriculture biologique à grande échelle….

Nous arrivons au hameau de la Jardarié, qui enjambe le ruisseau nommé l’Avaris (au diable, l’Avaris ! serais-je tenté de penser), l’endroit est composé de « bories », ici dans cette partie du sud-ouest, elle désigne une exploitation agricole (alors qu’en Provence, elle fait allusion à ces huttes pierreuses qui servent de remise).

Deux statues, l’une de Sainte-Thérèse et l’autre de Saint Roch sont érigées au milieu d’un enclos, certainement destinées à encourager les pèlerins lors de leur passage. Nous décidons d’ailleurs de faire une pause avant d’amorcer le dernier tronçon qui devrait nous mener à Sorèze, encore situé dans le Tarn mais limitrophe de la Haute-Garonne….

Nous sommes en fait sur la commune de Cahuzac que nous n’allons pas tarder à traverser. Le village est minuscule, uniquement traversé par la route et quelques dépendances. L’Eglise trône au milieu de la petite place de cette commune paisible. Avec Christèle, nous nous regardons « les yeux dans les yeux » nous promettant de ne jamais frauder le fisc, parodiant en cela le bon Docteur-Ministre qui porte le même nom que le village, où qui sait, proviennent peut-être de lointains ancêtres….

A la sortie du bourg, nous découvrons au loin, ce qui est probablement le clocher de Sorèze, niché au milieu d’un habitat groupé….

Sorèze, une ancienne cité fortifiée, aujourd’hui peuplée d’un peu plus de 2800 habitants dont nous découvrons la place de l’Eglise animée par l’organisation d’un mariage…, c’est vrai nous sommes samedi. Nous décidons de nous poser avant de repartir pour Revel qui n’est situé qu’à six kilomètres d’ici….

Un autochtone, un homme assez âgé et surtout handicapé vient vers nous pour engager la conversation…Il nous vante avec insistance les curiosités historiques de la commune, nous rappelant le quidam rencontré à Viviers-les-Montagnes qui voulait jouer les guides touristiques mais nous déclinons poliment l’invitation….

Curieux, je décide de m’engager dans une ruelle qui mène semble-t ’il, vers le centre du bourg, en direction du clocher aperçu au loin lors de notre arrivée….

« Je veux regarder Dieu en face »

 

Je tombe sur une place déserte mais à la belle ordonnance architecturale, avec ses bâtisses mitoyennes à arcades, et en outre coiffée d’une petite fontaine et de quelques arbres, un vrai décor de théâtre qui me laisse contemplatif…

Mon regard se porte sur une maison à colombages occupée par une épicerie fine au-dessus de laquelle une plaque de marbre a été apposée…

C’est là qu’est né Jean Mistler, écrivain, ancien secrétaire perpétuel de l’Académie Française. Le monde est petit, car un de mes livres de voyage a été écrit par son ex- gendre, le journaliste Michel Lancelot, animateur de la légendaire émission d’Europe N°1 : « Campus » qui fit les grandes heures de la station de la rue François 1er entre 1968 et 1972 et qui fut également l’auteur du fameux « Je veux regarder Dieu en face », essai sur le phénomène hippie…avant de disparaître prématurément en 1984, à l’âge de 46 ans….

Je contemple ce décor agréable…avant que ne retentisse un message SMS. « Ou es-tu passé ? je te cherche partout », il est signé Christèle et laisse présager un ton quelque peu réprobateur…nul doute qu’à mon retour, je risque de me faire remonter les bretelles…du sac à dos (je plaisante…) ….

 

Les Vieilles Pierres

 

Je retourne vers la Place de l’Eglise…où je retrouve Christèle. Je lui confie les raisons de mon escapade et l’invite à venir visiter ce que je viens de parcourir…. Ce qui ne va pas tarder à nous étonner, c’est la non-ouverture des commerces que nous croisons, bien que nous soyons Samedi et qu’il est onze heures, en sachant que le confinement est terminé depuis deux mois. Peut-être est ce que parce que nous sommes en Août ? Le mystère reste entier…

Il semblerait, doux euphémisme, que Sorèze, malgré son patrimoine historique soit une ville en déclin commercial. Sur la place se dresse  une statue de Saint-Jacques qui nous rappelle que le village est une étape privilégiée sur la voie d’Arles…

Non loin de là, nous découvrons le fameux clocher roman de l’Eglise Saint-Martin qui jouxte l’ancienne Abbaye bénédictine, dont l’origine remonterait au VIIIème siècle sous l’impulsion présumée de Pépin le Bref…

Il s’agit en fait de l’Abbaye-Ecole qui fut un centre d’enseignement novateur à partir du XVIIème siècle, le célèbre Révérend-Père Lacordaire y enseigna au XIXème, d’ailleurs sa statue trône au milieu de la cour d’accueil…. L’école ne fermera qu’en 1991….

La réputation du site était telle que le roi Louis XVI décida de la transformer en Ecole Royale Militaire en accueillant des élèves venus des quatre coins de la planète… mais la Révolution Française met un terme à son activité….

L’Abbaye-Ecole est devenue un lieu muséographique depuis lors. Elle abrite notamment un musée consacré à Dom Robert, dont nous avons parlé lors de notre passage à En Calcat…

L’univers Bénédictin est largement représenté dans cette ancienne cité fortifiée et qui connut de grandes périodes d’opulence. Nous découvrons la maison natale de Dom Claude Devic (1670-1734), moine Bénédictin lui-même, ancien élève de l’Ecole Abbaye et qui devint Secrétaire du procureur général de la Congrégation de Saint-Maur auprès du Saint-Siège Il est également connu comme Erudit après avoir été le rédacteur d’une colossale « Histoire du Languedoc ».

Pour rappel, La Congrégation de Saint-Maur fut créée sous Louis XIII pour remplacer la trop influence congrégation bénédictine née au Moyen-âge…

Une petite rue baptisée « Pascale Olivier », nom d’une poétesse locale mène vers une porte de ville, un des rares témoignages du passé fortifié du bourg avec le mur d’enceinte qui jouxte l’actuelle mairie….

Nous aurions voulu trouver un Café pour nous poser, nous tombons finalement sur la seule boutique ouverte jusqu’à présent, de l’autre côté de la Place Centrale. Elle ressemble plutôt à une boutique « fourre-tout », mi-librairie, mi-épicerie et qui sert également du café…

Nous nous entretenons avec le Patron, un homme assez affable et qui nous parle de la dure réalité du bourg à l’heure du COVID qui a été fatal selon lui pour certains commerces locaux et surtout pour le camping municipal qui ne réouvrira pas l’année prochaine…     

Nous quittons les faubourgs de Sorèze avant de déboucher sur un rond-point situé face à…un supermarché, qui contrairement au centre-ville est plutôt bien fréquenté !...

Un panneau routier indique : Revel, 5 kilomètres. Nous empruntons sur un petit kilomètre la départementale 85 avant de bifurquer sur une route secondaire en direction du village de Durfort….

Le chemin est plaisant, parsemé de quelques habitations isolées et noyées dans la verdure face à la Montagne Noire. Nous sommes toujours sur la commune de Sorèze et nous bifurquons vers l’ouest en direction de Revel, via une série de hameaux et de chemins bucoliques….

La Rigole de la Plaine

 

C’est l’arrivée à Pont-Crouzet, un hameau qui jouxte la Départementale 85 où nous découvrons la Rigole de la Plaine qui est en fait le canal d’alimentation en eau du Canal du Midi. D’une longueur de 38 kilomètres, il capte une partie des eaux du Sor, le ruisseau qui passe aux alentours grâce à son système de vannage et arrose Revel, St Félix-Lauragais, Les Cassès ou encore Montferrand.

A présent, la Rigole va devenir notre compagne de route quotidienne, partie intégrante de ce Canal du Languedoc, parfois appelé des Deux Mers et qui fut réalisé à partir de 1662, sous le règne de Louis XIV d’après les plans de l’Ingénieur Pierre-Paul Riquet. Il faudra plus de vingt ans pour aboutir à l’achèvement des travaux….

Nous reviendrons ultérieurement sur Riquet et son œuvre car cette grande figure de l’histoire de l’Occitanie, natif de Béziers et dont la mémoire est largement perpétuée dans toute cette province est à présent étroitement liée à l’histoire récente du chemin….

 

En attendant, nous continuons à fouler le long chemin de la Pergue qui ne va tarder à nous ramener aux berges du Canal et bientôt changer de département, passant du Tarn en Haute-Garonne car nous arrivons en effet à Revel, dans le quartier du Moulin du Roy, à présent occupé par un camping….

Le Moulin du Roy fut le premier moulin construit par Riquet vers 1670 afin de remplacer les quatre moulins à blé de Revel dont l’eau avait été détournée pour l’alimentation du Canal. Ledit moulin utilisait la dénivellation à l’arrivée de la rigole provenant de Pont-Crouzet dans le bassin de Port-Louis, l’un des ouvrages les plus originaux de la construction initiale du Canal.

L’agrandissement de la Rigole de la Plaine et la construction de 24 écluses pour la rendre navigable jusqu’au Seuil de Naurouze, situé dans l’Aude amenèrent Riquet à créer un port à Revel….

 

Place du Marché

 

Il est presque midi et demi et nous nous approchons du centre-ville de Revel.  Située à moins de 60 kilomètres de la Ville Rose, Revel et ses 10 000 habitants apparait comme un bourg vivant et dynamique et cela va se confirmer lorsque nous allons déboucher sur la place du Marché qui grouille de monde et pour cause, c’est jour de marché. Autour de la Halle centrale, sont groupés de nombreux étals et stands mais certains d’entre eux commencent à être démontés car le marché touche à sa fin. Nous décidons alors de nous poser dans un restaurant très fréquenté face à la Halle et de savourer cette agréable ambiance urbaine…