Christèle Dumas et Philippe Dupont.

5 EME EPISODE

 

BOISSEZON-CASTRES

 19-20 Août

 

LA COMPLAINTE TARNAISE

 

 

« Le Chemin est une alchimie du temps sur l’âme »

Jean-Christophe Ruffin

 

LE MATIN DES GEOGRAPHES

 

Tandis que Christèle est partie se renseigner à la Mairie, je me dirige vers un large abri qui surplombe la rivière qui, contrairement à ce que je croyais n’est pas l’Agoût mais un de ses affluents : la Durenque….

L’abri est un bâtiment fleuri qui est coiffé d’un toit élevé en tuile de pays agrémenté d’une série de bancs de bois qui laisse supposer que l’endroit est réservé aux quelques flâneurs ou autres amateurs de brins de causette toujours prompts à recueillir des faits divers croustillants qui alimentent la vie locale….

Un plan communal est apposé sur un des pans du mur qui vante les capacités touristiques de la commune : ses restaurants, ses commerces…Malheureusement, tout ceci est presque à ranger au rayon des souvenirs…. Seuls subsistent encore une pharmacie, une charcuterie et une annexe de la Poste… Souvenirs, souvenirs….

D’ailleurs, c’est ce qui nous avait été précisé lors de notre dernier appel téléphonique : il y a belle lurette que les commerces et les administrations ont baissé le rideau sur la commune….

En 1947, Jean François Gravier, un éminent géographe publiait « Paris et le désert Français », un ouvrage majeur qui eut un grand retentissement à l’époque et qui fut certainement à l’origine des premières réformes régionalistes opérées en France dans les années 60, ancêtres de la loi sur la Décentralisation de 1982…

Boissezon pourrait ressembler à ces nombreux villages de la « France Périphérique » ceux décrits par un autre Géographe contemporain, Christophe Guilluy dans son ouvrage-choc éponyme. Une étude pointue sur le constat d’une France qui serait à présent coupée en deux : l’une appartenant aux « métropoles », prospères et peuplés d’habitants éduqués, au pouvoir d’achat confortable et assurés d’un avenir stable » et l’autre, celle des « territoires » oubliés de la République dont beaucoup de « gilets jaunes » sont issus… : celle des banlieues déshéritées et des provinces excentrées grandes pourvoyeuses d’exode rural….

Concernant Boissezon, ce n’est pas tout à fait exact car ce bourg occitan n’est après tout qu’à une quinzaine kilomètres de Castres, métropole régionale qui a su préserver un dynamisme économique dont nous reparlerons ultérieurement et en outre, notre étape du jour est intégrée dans la vaste communauté de communes de Castres-Mazamet….

Ironie de l’Histoire, le village a compté parmi ses célébrités locales :  Vidal de la Blache, originaire de Pézenas (Hérault) et considéré comme le « père de la Géographie moderne » au XIX e siècle, à qui l’on doit notamment ces fameuses planches scolaires qui ornaient les murs de nos salles de classe, décrivant les mille et un atouts d’un pays qui s’étendait alors de Dunkerque à Tamanrasset : réseau hydrographique, richesses industrielles et minéralogiques ou bien sûr agricoles……

Néanmoins, Boissezon a été victime de la désindustrialisation massive qui s’est abattue sur la France dans le courant des années 80 en général et sur le Tarn et sa « force de frappe » en particulier : les mines, les tanneries, la mégisserie, porteuse de main-d’œuvre abondante ont été fortement impactées.  Ici, la fermeture de l’usine textile en 2001, souvent sacrifiée sur l’autel de la mondialisation et de la tertiairisation de l’économie ne s’en est pas relevée….

Au XIX e siècle, Boissezon comptait plus de 3000 âmes…On la surnommait la « Roubaix du Tarn » grâce à cette industrie textile qui faisait la fierté de la commune, à l’instar de sa voisine Anglès avec « sa scierie hydraulique » … A présent, la Durenque qui arrose ces lieux en « friche » est redevenue une simple rivière paisible qui garde jalousement le souvenir amer d’un passé glorieux se consolant en se proclamant la « Venise du Sidobre », les gondoles en moins….

Christèle ressort de la mairie…bredouille : il n’y avait personne dans les locaux administratifs bien que nous soyons résolument en « horaires de bureau » … La voilà qui part dans une diatribe contre ce personnel communal invisible…quelques noms d’oiseaux circulent dans l’air étouffant de ce milieu d’après-midi… Nous décidons de retourner vers le gîte que nous avons croisé à notre arrivée et d’appeler de facto une seconde interlocutrice prénommée Chantal qui s’occupe également des lieux….

LE GITE

 

Quelques minutes s’écoulent avant que n’arrive Chantal : c’est une femme d’une soixantaine d’années, implantée dans la commune depuis une quarantaine d’années et où elle n’a jamais cessé d’être une des actrices majeures de la vie locale. Après avoir dirigé avec son époux l’auberge du village pendant 34 ans, elle reste la gardienne du gîte de Compostelle et continue de fournir des plateaux-repas aux pèlerins de passage… Encore récemment, elle tenait l’unique épicerie de Boissezon.

 Ce type de commerce local qui correspond à une sorte d’épicerie-bar-journaux a été relancé avec des chances de succès très mitigés dans beaucoup de localités excentrées, victimes de l’attrait que suscitent les grandes surfaces qui se développent autour des petites, moyennes et grandes villes.

Très peu rentables, ces magasins de « dépannage » (comme disent nos cousins Québécois) peinent à survivre sauf durant certaines périodes exceptionnelles comme celle du premier confinement qui avait imposé une sédentarisation des habitants du village. Privés de déplacement et ravis de découvrir des produits de qualité, les clients promettaient dès lors de se fidéliser à ce type de commerce de proximité avant de se ruer de nouveau vers les temples de la société de consommation aussitôt décrétée la levée du confinement…Exit les bonnes résolutions, comme celles que l’on fait généralement au Nouvel An. Depuis, l’épicerie a définitivement fermé…

Mais Chantal Milhet n’est pas le genre de femme à être abattue par les rudesses de la vie sociale et économique, elle a décidé de continuer le combat même si celui-ci s’avère très compliqué. Elle va inaugurer d’emblée la série de portraits de femmes valeureuses et qui gagnent à être connues que nous allons avoir le privilège de pouvoir brosser tout au long de notre périple….

Ce gîte d’Etape a été créé il y a une vingtaine d’années, il comporte plus de quinze couchages, et s’il est surtout réservé aux pèlerins, il accueille également d’autres types de randonneurs ou des familles qui restent parfois le Week end voire la semaine pour profiter des richesses naturelles qu’offrent le Parc du Haut-Languedoc…

Nous pénétrons dans le gîte par la salle de séjour qui est situé en fait au 1er étage par rapport à la route. La pièce est très grande et une vaste table y trône au milieu tandis qu’une cuisine se niche au fond de la pièce et fait exceptionnel dans ce genre d’hébergement un poste de télévision a été installé. Un gros vaisselier et une bibliothèque occupe le reste de l’espace, pas de doute l’endroit est aussi vaste que confortable mais une fois de plus, nous serons les seuls locataires des lieux pour cette nuit…….

Finie l’époque des Pèlerins qui voyageaient jadis incognito, comme à l’accoutumée : nous remplissons les formalités d’usage, renforcées en outre par les contraintes liées à la crise sanitaire : nous devons décliner notre identité et notre adresse et nos coordonnées téléphoniques…avant de faire tamponner notre crédenciale (ou en ce qui me concerne, ce qui en fait office : une simple feuille de papier).

Contrairement à ce qui s’est produit à Anglès, les conditions d’hygiène et de sécurité sont beaucoup mieux respectées : nous portons tous le masque, respectons les distances de sécurité et nous voyons priés de laisser nos sacs dans cette pièce tandis que nos chambres sont situées au 1 er étage….

Chantal nous accompagne au 2 -ème étage, nous empruntons une cage d’escalier Cathédrale ornée de jolies boiseries murales au vernis impeccable qui donne à l’endroit un côté presque majestueux qui rappellent plus un hôtel trois étoiles qu’à un gite d’étape…

L’étage donne donc sur un vaste couloir qui permet d’accéder à quatre ou cinq chambres composées de lits superposés ainsi qu’une salle de bains assez spacieuse….

UN VILLAGE OCCITAN

 

D’une des fenêtres de la pièce, on a une jolie vue sur ce village occitan dont l’origine du nom est assez méconnue, certains préconisent qu’il s’agirait d’un lieu « entourée de buis » du fait de son étymologie « Buxus » mais rien n’est moins sûr. L’église qui domine les lieux était naguère l’emplacement d’un château fortifié qui fut érigé par le Vicomte Tancravel, appartenant à une famille très influente dans la province, alliée au Comte de Toulouse et au roi d’Aragon qui furent des acteurs majeurs de la Croisade des Albigeois…

Rappel des faits : entre 1209 et 1229, une Croisade de l’Eglise Catholique se mit en quête d’éradiquer l’Hérésie, souvent connue sous le nom de Catharisme, ce mouvement Chrétien médiéval en dissidence avec le reste de l’Eglise de France, en fait un danger pour la cohésion du Royaume : les raisons religieuses invoquées au départ vont au fil du temps devenir royales, donc au profit de la couronne de France. Les pays de cette partie de l’Occitanie perdent leur souveraineté, et, avec le traité de Corbeil signé entre Jacques 1er d’Aragon et Louis IX (Saint-Louis) en 1258, la frontière au sud du royaume sera fixée pour quatre siècles.

A cette époque, la France récupéra une partie de l’actuelle Languedoc-Roussillon mais renonça à ses prétentions sur la Catalogne. Amusant de constater qu’au XXI e siècle, un député de la circonscription où fut signé cet accord, ancien Premier Ministre de surcroit partit à la reconquête de la capitale Catalane mais avec l’insuccès que l’on connait….

Au cours des années 60, une nouvelle conscience régionale s’est réveillée avec l’Occitanisme, un mouvement politique mais également culturel (avec la renaissance de la langue Occitane, mise sous le boisseau par une Education nationale Jacobine et surtout soucieuse d’uniformiser la pratique du Français sur tout le territoire, durant une grande partie du XX e siècle) …. Aujourd’hui, le drapeau occitan, le bilinguisme dans la signalétique des panneaux et des rues ou le fait d’entonner le « Se Canto » sont ancrés dans l’inconscient collectif….

Ainsi, Boissezon, aujourd’hui simple étape sur la Voie d’Arles aura donc été au cours de l’histoire, un des témoins privilégiés de cette terre de Languedoc, théâtre des affrontements entre les Huguenots et les Catholiques mais également entre le choc des différentes composantes de la Chrétienté sur fond de conquête de territoires….

L’AUBERGE DE CHANTAL

 

Il est l’heure d’aller chercher notre panier repas…. Nous retraversons la rue qui mène jusqu’à l’auberge. Nous constatons que plusieurs maisons sont à vendre et que d’autres ont déjà les volets fermés…

Située au centre du bourg, non loin du Monument aux Morts (où l’on peut constater une fois de plus que beaucoup d’enfants de la Commune ont payé un lourd tribut à la Grande Guerre), l’ancienne auberge surplombe la Durenque que l’on pourra contempler du haut de son balcon…. Une rivière qui a d’ailleurs largement débordée au printemps dernier, provoquant des torrents de boue qui ont assez fortement endommager les environs….

Le restaurant s’appelait « les deux Mousquetaires » Cela m’amenant à me poser la question suivante : « mais où est donc passé le troisième » ? Ce qui fait sourire Christèle, dont le nom de famille est Dumas….

Chantal nous fait rentrer dans son auberge et nous découvrons l’ancienne grande salle de restauration aujourd’hui reconvertie en simple lieu de séjour…. Notre plateau-repas n’est pas encore prêt, son mari, « le Chef » qui continue donc à allumer chaque soir ses fourneaux et qui finit justement de confectionner notre diner dans la cuisine…. Nous patientons sur le balcon qui devait également être une annexe extérieure de la salle….

Le plateau repas est finalement prêt et à première vue, il est plutôt varié mais copieux : légumes, charcuterie, dinde : une vraie collation pour routier :  c’est clair on ne restera pas sur notre faim…

C’est vrai, ce plateau est aussi délicieux que visiblement trop copieux et pas forcément question pour nous confectionner un « Doggy bag » pour le lendemain, de façon à ne pas trop charger notre sac….

 

BALLADE DE SOIREE

 

Pas question non plus ce soir, de faire un « Boissezon by night » juste une « petit tour » en soirée car nous devrons partir plus tôt demain matin afin d’éviter l’erreur commise la veille à Anglès, même si le trajet à effectuer ne comptera que quinze petits kilomètres jusqu’à Castres. Presqu’une promenade de santé….

Saint Philippe

En outre, il ne faut pas nier le risque de forte chaleur qui menace la région et qui risque de perdurer encore quelques temps, d’où un sentiment plus nuancé quant à l’apparente facilité du trajet de demain…

Il est environ vingt heures et le village est seulement animé par quelques badauds solitaires que nous croisons et par le cri de quelques enfants qui jouent sur la place de la Mairie….

Nous décidons de grimper en direction de l’Eglise que nous voyions depuis le gîte…et comme je l’ai déjà précisé, l’édifice religieux est bâti sur le site de l’ancien Château…. La route défile en lacets et s’avère plutôt pentue laissant découvrir un beau panorama sur le village qui donne l’impression d’être paisiblement niché dans une cuvette cernée par la forêt et où parfois des ilots d’habitations se sont imposées sur des collines abruptes….

Le déclin démographique de Boissezon n’est pas uniquement dû à l’exode rural ou à l’inexorable désindustrialisation mais également à une amputation de son territoire au cours des XIX e et XX e siècle au profit des communes voisines de Noailhac qui fut créée pour l’occasion en 1926 ainsi que celle de St Salvy de la Balme, située au nord….

Nous arrivons à la hauteur de l’Eglise dédiée à St Jean Baptiste…qui jouxte une petite esplanade où trône le tombeau familial d’une grande famille de la région… Sur une des façades de l’Eglise (que nous ne pourrons visiter pour cause de fermeture), je découvre creusée dans une niche, la statue de Saint Philippe, originaire de Galilée et qui fut un des Douze Apôtres du Christ, parti évangéliser la Grèce et l’Asie Mineure avant de connaître un destin tragique à Héliopolis, où il sera lapidé puis crucifié….

Il est aujourd’hui le Saint-Patron des Pâtissiers et des Chapeliers et est fêté conjointement le 3 mai avec Saint-Jacques. Certains s’étonnent de cette cohabitation sur le calendrier. Mais de quel Jacques parle-t-on ? En fait, pas celui que l’on croit, en l’occurrence le Majeur qui nous accompagne sur cette variante de la Route de Compostelle mais plutôt Jacques le Juste qui serait le frère occulté de Jésus…

La véracité de son existence serait confirmée par des chercheurs en théologie qui avancent même que le Christ aurait eu plusieurs frères et sœurs mais ces présumés derniers auraient disparu au fil du temps de la version officielle de l’Eglise…. L’Ecrivaine et Académicienne Goncourt, Françoise Chandernagor confirme également cette thèse dans un de ses ouvrages :

"Saint-Jacques était le frère de Jésus. L’aîné des frères, Jésus étant évidemment l’ainé de sa fratrie. Il est devenu à la mort de Jésus le premier évêque de Jérusalem, si l’on peut employer le mot. En somme : le premier pape, puisqu’il n’y avait pas encore de chrétiens en dehors de Jérusalem. 

Un siècle plus tard, quand les juifs de Jérusalem et les judéo-chrétiens ont été détruits par les Romains, qui les ont éliminés progressivement, l’Eglise de Rome a repris le flambeau. L'Eglise de Rome était gênée par l’existence des frères. Progressivement, on a déplacé Jacques, en l’obligeant à partager sa fête avec Philippe l’apôtre, sur lequel on ne sait quasiment rien du tout. Tout cela pour ne pas faire d’ombre à Jésus."

 

En sortant de l’esplanade, on peut encore grimper jusqu’au fameux Militarial, une sorte de Mémorial de la Paix, à l’instar de celui qui existe à Caen (Calvados), créé par un médecin Tarnais et qui remémore les conflits meurtriers du XX -ème siècle : ceux de la Grande Guerre, surnommée « la Der des Der » et de « la Seconde Guerre Mondiale » sans oublier les guerres coloniales (Indochine, Algérie) ….

Après être redescendu à la hauteur du bourg non loin des bords de la Durenque, une stèle en l’honneur de Jean Jaurès a été édifiée. Le village rend hommage à cet enfant du Tarn (il est né à Castres en 1859 et mort assassiné à Paris le 31 juillet 1914 et qui fut député du Tarn mais dont nous reparlerons de cette figure majeure du début du XX -ème siècle lors de notre étape dans sa ville natale. Il sera un personnage récurrent présent sur notre trajet, à l’instar de Riquet, le créateur du « Canal du Midi » qui nous avait déjà fait un clin d’œil lors de notre arrivée à Béziers….

Les mûres ont des oreilles

LE REVEIL

 

Il est six heures quinze lorsque le réveil sonne. Il ne fait pas encore tout à fait jour… Nous prenons rapidement notre petit-déjeuner et finissons de boucler notre sac…

Nous quittons le gîte un peu avant huit heures, le village est encore plongé dans une brume matinale, comme c’était déjà le cas lors du départ initial à la Salvetat… Le Centre du village est encore endormi et nous empruntons de nouveau une partie de l’itinéraire emprunté lors de notre balade digestive de la veille, c’est-à-dire celle qui grimpe vers l’église....

Nous continuons derechef à arpenter une petite route forestière tandis que nous surplombons un torrent coiffé d’une végétation sauvage composée d’arbrisseaux et de buissons… Christèle a ouvert la marche, avançant  d’un pas toujours régulier et rythmé par le murmure de la pointe de ses bâtons tandis que les premiers rayons d’un soleil qui s’annonce généreux commencent à transpercer le frêle feuillage des conifères…. 

Nous avons rejoint ce plateau du Sidobre que nous avions abandonné lors de notre arrivée de la veille, sur une sorte de chemin de crête toujours généreux à procurer le plaisir des yeux : d’abord la vision d’un environnement bucolique, composé de prairies dans lesquelles nous découvrons un troupeau de vaches qui broutent tranquillement.

C’est également le retour de ces multiples bosquets de houx et de landes de bruyères que nous avions déjà croisés auparavant sans oublier les sempiternels chemins caillouteux…….

En arpentant ce qui semble être le chemin du Galinié, nous avons l’impression de nous trouver au milieu de nulle part, hormis la ligne d’horizon qui nous laisse deviner au loin, les reliefs encore embrumés de la Montagne noire….

Nous sommes en fait sur le territoire de la commune de Noailhac et nous pénétrons dans un hameau composé de quelques fermes. En bonne gourmande, Christèle fait une micro-pause pour se ravitailler en mûres sauvages jalousement agrippées à un mur de ronces qui se présentent à nous à la sortie du lieu-dit….

Il est près de 11 heures quand nous décidons de faire une pause casse-croûte à la hauteur du Hameau du Castelet, à l’intersection d’un chemin menant à un domaine éponyme assez luxueux proposant des chambres d’hôtes et une restauration de qualité….  En ce qui nous concerne, nous grignotons notre reliquat du repas copieux d’hier…sans oublier de nous désaltérer et bien sûr « d’aérer » nos pieds après nous être délester de nos sacs même s’ils nous paraissent moins lourds qu’hier….

Nous ne traînons pas trop car le soleil commence à taper et nous comptons bien arriver dans le centre de Castres avant treize heures… Nous reprenons donc la route et ne tardons pas à arriver au hameau du Clot, situé non loin de St Hyppolite qui appartient déjà à l’agglomération Castraise…

Sur le bord de la route, plusieurs espèces d’agaves ont été plantées à même un talus, faisant humer au lieu un doux parfum d’exotisme et procurant une curiosité certaine du promeneur plus enclin à trouver ce type de plantes dans le sud-ouest du continent américain que sur cette parcelle occitane….

Nous entrons ensuite dans Saint-Hyppolite, commune de Castres, comme le stipule le panneau indicateur… Au loin, nous découvrons partiellement quelques bribes de l’agglomération Castraise qui s’éparpille sur une vaste plaine…. Nous amorçons une longue descente qui devrait nous mener vers les faubourgs de la ville….

 

Les Agaves

LES FAUBOURGS DE CASTRES

 

Il est presque midi et demi et il fait de plus en plus chaud, lorsque nous empruntons la route de Saint-Hyppolite…qui est censée de nous mener au Centre-ville…Nous passons devant un Centre Hospitalier puis nous continuons notre chemin, c’est-à-dire une interminable rue composée de vastes zones pavillonnaires et d’usines dont certaines sont visiblement fermées…

Christèle évoque le souvenir de son arrivée à Burgos (Espagne) lorsqu’elle effectuait le « Camino Francés » il y a quelques années avec la traversée d’une immense et néanmoins interminable zone industrielle, zone de « supplice » pour le pèlerin qui la foule, apercevant au loin les « flèches » de la magnifique Cathédrale qui veillent sur un cœur de ville au riche passé historique…

Castres est l’unique sous-préfecture du Tarn (après la suppression des arrondissements de Lavaur et Gaillac lors de la réforme territoriale de 1926), elle compte 42 000 habitants, talonnant Albi (46 000 habitants), chef-lieu du Tarn et éternelle rivale depuis qu’elle lui souffla la place de Préfecture lors de la création des départements en 1790.

Sa communauté d’Agglomération qu’elle partage avec Mazamet avoisine les 90 000 habitants, ce qui en fait la première du département. Les deux communes distantes de 20 kms, au glorieux passé industriel qui s’est peu à peu étioler dans le courant des trente dernières années ont donc décidé de mutualiser leurs ressources afin de créer cette unité urbaine qui en fait la métropole du Sud du département, appartenant à un triangle Albi-Castres-Toulouse…cette dernière, nouvelle capitale de la Région Occitanie (issue pour rappel des anciennes régions Midi-Pyrénées et Languedoc Roussillon) est à 75 km d’ici….

A l’instar de Béziers, Castres est une terre de Rugby pour certains d’entre vous, amoureux de l’Ovalie…, c’est aussi une ville de garnison depuis la Révolution Française où elle a accueilli autant de Hussards, que de Dragons, que d’Artilleurs et à présent les Parachutistes d’infanterie de Marine appartenant au 8è RPIMA, fierté de la ville depuis son implantation en 1963 et qui demeure en première ligne sur les théâtres d’opérations militaires les plus sensibles comme en Irak ou en Afrique subsaharienne….

Mais Castres s’est surtout considérablement développée dans le courant de la seconde moitié du XIXe siècle, devenant un des plus grands pôles de l’industrie textile, de la faïencerie mais également des constructions mécaniques (fonderies, pompes industrielles ou chaudières) ….

La sous-préfecture reste cependant un centre économique dynamique grâce notamment aux laboratoires pharmaceutiques Pierre Fabre devenues le plus gros employeur et surtout la nouvelle fierté de la ville.

Créée en 1962 par un pharmacien de Castres (son officine existe toujours non loin de la Place Jean Jaurès), la société est devenue un groupe international avec plus de 11 000 salariés… (dont près de 2 500 dans le Tarn) …elle est surtout spécialisée dans le médicament de prescription et la dermato-cosmétique….

Pierre Fabre (1926-2013) fut donc une figure locale de premier plan et resta fidèle à sa ville malgré sa réussite fulgurante. Devenu milliardaire, il créa une fondation qui porte son nom et diversifia également ses activités dans le secteur de la Presse quotidienne régionale, de la radio et bien sûr en présidant le Castres Olympique, club de rugby qui remporta deux boucliers de Brennus sous son mandat…. Comme on pourrait dire à Castres : God bless Rugby and Pierre Fabre……

Un petit mot sur Mazamet, deuxième ville de l’agglomération mais que nous ne traverserons pas durant notre périple, de même que nous ne ferons qu’apercevoir la Montagne Noire qui domine cette petite cité Castraise au riche passé industriel.

Comme Castres, elle connut son apogée économique du milieu du XIX e siècle à l’orée des années 80 et sa réputation dépassa le simple cadre régional, étant connue dans le monde entier comme grand centre de délainage, cette technique de traitement des peaux de moutons via le «  procédé de l’échauffement » mais également de la mégisserie qui concernait le tannage des peaux d’ovins et de caprins destinés notamment à l’industrie de la chaussure ou de l’habillement…

La fermeture des manufactures a causé une chute assez brutale de sa démographie, passant de 16 000 habitants intra-muros en 1970 à moins de 10 000 de nos jours, en tenant compte cependant d’un reflux de population vers la périphérie…

Malgré tout,  la ville a connu son « quart d’heure de célébrité » le 17 mai 1973 en faisant participer l’intégralité de ses habitants à une grande cause nationale : la prise de conscience en faveur de la Sécurité routière. Il s’avère qu’à cette époque, le nombre de victimes de la route était égale à la population de Mazamet : 16 600 morts !

L’opération fut filmée par la Première Chaîne de l’ORTF (future TF1) et sa diffusion fit l’effet d’un électrochoc : durant un quart d’heure, la ville était devenue « morte » : plus aucune activité : ni commerce, ni administration, ni école, ni usines et chacun des habitants couchés sur toutes les artères de la ville……rappelant à certains des épisodes tragiques de notre histoire……

Castres-Le Parc urbain

LE PARC

 

Nous avons marché environ 5 heures depuis notre départ de Boissezon et ce dernier tronçon jusqu’au centre-ville nous semble aussi monotone qu’interminable mais la relative pénibilité est surtout liée à une chaleur de plus en plus étouffante sans aucune possibilité d’ombrage… Nous décidons de « sortir » du chemin classique pour trouver un raccourci via le dédale des rues…. C’est bien connu, comme pour les embouteillages, il y a toujours des raccourcis qui finissent par. …rallonger….

Après une déambulation quelque peu pifométrique, nous arrivons cependant à l’orée d’un parc urbain qui jouxte l’avenue Charles de Gaulle dans un quartier plutôt résidentiel…Nous décidons de faire une ultime pause avant de pouvoir regagner le Centre-ville….

Nous parvenons ensuite aux abords d’une vaste Place dénommée Soult qui est très animée, ce qui n’est peut-être pas anormale à cette heure de la journée : on y recense plusieurs terrasses de restaurants et de cafés…. Nous avons au départ l’intention de nous poser là pour l’heure du déjeuner mais nous changeons d’avis, préférant arriver le plus tôt possible à bon port…Avec nos dégaines de routards : sac à dos chargés, grosses chaussures de marche et bâtons de pèlerins, nous ne passons pas inaperçus, certains témoins attablés nous regardent même avec une pointe d’étonnement ou de compassion, on ne sait pas trop….

 

LA VENISE DU TARN

 

Une dizaine de minutes plus tard, nous nous approchons enfin de ce qui nous parait être le Centre-ville…Nous franchissons un pont qui enjambe l’Agoût, cette rivière que nous avions perdue de vue depuis La Salvetat… D’une longueur de 194 km, elle prend sa source dans le Parc du Haut-Languedoc pour rejoindre le Tarn dont il est un affluent, à quelques cinquante kilomètres en aval de Castres à la hauteur de Saint-Sulpice de la Pointe et s’avère donc être un sous-affluent de la Garonne….

Ici, des deux côtés de la rivière, une magnifique perspective s’offre à nous : celle des nombreuses maisons mitoyennes à plusieurs étages qui se reflètent dans l’Agoût. D’une architecture variée, mariant aussi bien le bois que la brique ou la tuile, les fenêtres que les balcons fleuris, elles donnent une majesté certaine à l’endroit et l’on a vraiment envie de jouer les contemplatifs quelque temps face à cet ensemble urbain bâti au moyen-âge et qui fut la résidence des artisans (tanneurs, taillandiers, etc…) qui profitaient de la proximité du fleuve pour exercer leur activité….

Passé cet intermède rêveur, nous tentons de trouver l’Office de Tourisme que nous trouvons assez facilement car il se trouve tout prêt, non loin de la Cathédrale mais nous découvrons porte close, il n’ouvre qu’à quatorze heures… Nous nous dirigeons alors vers la Place Jean Jaurès….

 

LA PLACE JEAN JAURES

 

C’est probablement le cœur de ville de Castres avec la statue de Jean Jaurès qui a été érigée sur la partie droite de la place. Issu d’une famille bourgeoise locale (son père était négociant en draperie), le glorieux « enfant du pays » fut donc une figure incontournable de la vie politique française sous la III -ème République

Brillant élève, il est reçu Major à l’Ecole Normale Supérieure où il a pour condisciple Henri Bergson et en sort troisième juste derrière celui-ci… Les deux hommes, tous deux agrégés de Philosophie, entameront une carrière dans l’enseignement scolaire et universitaire pour Jaurès et au Collège de France pour Bergson.

Les deux hommes, liés par une amitié qui ne faiblira pas seront pourtant adversaires au niveau idéologique, notamment sur la question religieuse et sur la politique… Une opposition qui peut rappeler deux figures majeures de la vie intellectuelle au XXe siècle : Jean Paul Sartre et Raymond Aron, également camarades de promotion, rue d’Ulm….

Jaurès délaisse l’enseignement pour devenir le plus jeune député de France en 1885, il deviendra un des « architectes » du Socialisme naissant (la future SFIO qui ne disparaitra qu’au début des années 1970) lié à l’émergence d’une puissante classe ouvrière se substituant lentement mais sûrement au monde agricole…

Engagé plus que jamais, il prend la défense des Mineurs de Carmaux (au cœur de sa circonscription électorale) et soutient leur grande grève, revendiquant de meilleures conditions de travail et surtout un statut social plus protecteur…

En outre, Jaurès choisira le camp des « Dreyfusards », cette affaire d’espionnage vivant le Capitaine Dreyfus, officier d’origine Israélite, sur fond d’antisémitisme et qui coupa la France en deux au début du XX e siècle…

Il sera également homme de presse en créant en 1904, un journal pour défendre les idées socialistes : « L’Humanité » (qui deviendra l’organe de presse du Parti Communiste naissant après le Congrès de Tours en 1920).

Fervent partisan de la séparation de l’Eglise et de l’Etat, il est un des acteurs majeurs de la loi qui sera votée en 1905 et qui demeure un sujet brulant jusqu’à nos jours, comme nous avons pu le voir très récemment…...

Un des derniers combats de ce « réformiste » dans l’âme sera son implication dans un mouvement Pacifiste, voulant à tout prix éviter un premier conflit mondial, en voulant réveiller les consciences et provoquer des grèves générales à travers l’Europe….

En vain, cet ultime combat politique sera brisé le 31 juillet 1914 : Jaurès est assassiné par un militant nationaliste, Raoul Villain au « Café du Croissant » à Paris. La « Grande Guerre » éclatera bien avec les profondes séquelles qu’elle laissera par la suite… Son propre fils, Louis, engagé volontaire en 1917 tombera d’ailleurs au « Champ d’honneur » en mai 1918…Disparu à seulement 55 ans, Jean Jaurès aura droit à l’hommage de la Nation tout entière lors de son entrée au Panthéon en 1924….

Place Jean-Jaurès, c’est jour de marché mais il est plus d’une heure et demie de l’après-midi et les exposants commencent à remballer leurs étals, les cafés et restaurants sont bien remplis, nous sommes bien au « cœur de la ville », il va être l’heure de regagner notre gîte situé en principe non loin de notre actuel point d’ancrage… Christèle consulte son topo-guide où figure l’adresse de notre lieu d’hébergement…..je vois soudain se décomposer le visage de ma voisine : en fait, le gîte n’est pas du tout situé en ville mais dans un hameau qui se trouve à près de quatre kilomètres d’ici…..

Qu’allons-nous faire, rebrousser chemin ? Ou bien rester en ville, en optant pour l’hôtel ? Après un rapide conciliabule nous prenons la deuxième option car l’idée de repartir avec notre « barda » en plein « cagnard » ne nous séduit absolument pas….

Christèle appelle aussitôt la propriétaire du gite pour lui annoncer que nous déclinons notre nuitée, elle tombe sur un répondeur et ne tarde pas à trouver un gentil bobard pour s’excuser :

« Je vous appelle pour vous annoncer que nous ne viendrons pas ce soir, car mon ami s’est cassé la jambe lors de la descente vers Castres, et comme vous pouvez le comprendre, pour nous le Chemin est terminé… » A peine son portable raccroché, Christèle glousse, fière de son mensonge éhonté mais salvateur… telle une assistante de direction qui appellerait la femme de son patron pour lui dire que celui est retenu en otage par son personnel alors qu’il fait un « cinq à sept » en galante compagnie….

Il ne nous reste plus qu’à trouver un hôtel au cœur de cette bonne ville de Castres….

 

Les Maisons sur l'Agoût

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8. Nov., 2020

PREMIER EPISODE

8. Nov., 2020

DEUXIEME EPISODE

8. Nov., 2020

TROISIEME EPISODE

8. Nov., 2020

QUATRIEME EPISODE