2ème Episode

 

Le réformiste éclair

1974-76

 

Malgré ce score étriqué, « VGE » peut toutefois savourer son succès. Il a réussi à mettre fin à quinze ans de suprématie Gaulliste en accédant au 55, rue du Faubourg-Saint-Honoré, siège du Palais de l’Elysée….

Le jour de son intronisation, le nouveau Président marque sa différence vis-à-vis de ces prédécesseurs :  il parcourt à pied les Champs-Elysées, ovationné par ses supporters enthousiastes et choisit Jacques Henri Lartigue comme photographe de son portrait officiel où il apparait en tenue de ville avec un drapeau français en arrière-plan…

Il appelle à l’Hôtel Matignon son ancien collègue des gouvernements précédents ,celui qui a contribué à sa victoire finale au second tour : Jacques Chirac (et qui sera l’artisan de sa défaite, sept ans plus tard). Le Député de Corrèze n’a que 41 ans et si son style et ses aspirations diffèrent de son nouveau « patron », il partage néanmoins la même ambition que lui : celle de conquérir le pouvoir….

Nul doute que pour ces deux Enarques, tous deux parisiens aux origines provinciales : l’Auvergne pour le nouveau Président, la Corrèze pour son premier chef de gouvernement, l’ambition de présider aux destinées de la France remonte à leur jeunesse, à une époque où comme d’autres, il pensait à cela en se rasant devant la glace….

Pour l’instant, c’est le futur ex-maire de Chamalières qui est arrivé à ses fins, comme le soulignait non sans ironie, son ex-camarade de l’X, le généticien Albert Jacquard, : « à Polytechnique, il se voyait déjà Président de la République » ….Le nouveau Chef de l’Etat n’est pas contraint de dissoudre l’Assemblée nationale élue en 1973 car sa majorité lui est d’emblée plutôt acquise…

Mais cette ère post-gaulliste marque surtout l’avènement de nouvelles têtes d’affiche (hormis Robert Galley ou Christian Bonnet qui siégeaient déjà dans les gouvernements précédents) qui ont pour nom Michel Poniatowski, Jean Lecanuet, Jean-Pierre Fourcade, Jean-Pierre Soisson, Olivier Stirn, Jacques Barrot, Jean-François Deniau ou encore Michel Durafour….

Mais c’est aussi l’arrivée de personnes issues de la société civile : la magistrate Simone Veil qui accède au Ministère de la Santé, René Haby, ancien enseignant et haut-fonctionnaire qui gagne l’Education nationale ou encore le diplomate Jean Sauvagnargues qui arrive logiquement au Quai d’Orsay…

Sans oublier l’entrée inattendue des deux co-fondateurs de l’hebdomadaire en vogue « L’Express » : Françoise Giroud, nommée au Secrétariat d’Etat aux Droits de la Femme et Jean-Jacques Servan, aux Réformes (il ne restera que quelques jours pour cause de non-respect de droit de réserve sur les essais nucléaires) alors qu’ils avaient clairement soutenu François Mitterrand durant la campagne !

 

  

« De ce jour, date une ère nouvelle de la politique française »  

Valéry Giscard d’Estaing, le jour de son investiture

 

Ainsi entre 1974 et 1975, Valéry Giscard d’Estaing va se lancer à l’assaut de réformes sociétales profondes qui vont marquer durablement ce début de Septennat, citons notamment : le divorce par consentement mutuel, la dépénalisation de l’avortement, l’intégration des Handicapés à la société, l’abaissement de la Majorité à 18 ans, la création des APL, le collège unique, la refonte de l’Audio-visuel ou encore la réforme du conseil constitutionnel….

Le plus jeune Président que la France ait connu est donc un homme pressé de « faire bouger les lignes », ce qui pouvait (peut) paraître audacieux dans un pays dont les habitants réclament paradoxalement le changement tout en étant systématiquement allergiques aux réformes….

Et comme on le sait, la fibre « réformiste » des dirigeants se retournent parfois contre eux : à commencer par l’abaissement de la Majorité à 18 ans, première mesure emblématique du septennat Giscardien qui verra sept ans plus tard 80 % des 18-21 ans voter pour le challenger Mitterrand….

Le divorce par consentement mutuel est une autre mesure « révolutionnaire » qui justement fut expérimentée pour la première fois en 1789 avant d’être abandonnée et qui répond alors à apporter une alternative plus souple aux conditions jusqu’alors drastiques, souvent limitées au « divorce pour faute ».

Certains observateurs pourront sourire, sachant que des rumeurs circulaient encore peu avant l’élection insinuant une séparation imminente entre Valéry et Anne-Aymone mais que l’arrivée du premier à l’Elysée rendit impossible pour une question de convenance…

Giscard « le séducteur invétéré » continua après comme avant à connaître une vie extra-conjugale plutôt riche, on lui prêtera de nombreuses conquêtes, notamment avec des actrices sans que cela ne soit vraiment confirmé. Mais on sait bien qu’il ne sera pas le seul à mener plusieurs vies sentimentales, à l’instar de François Mitterrand ou de Jacques Chirac…

Il s’installe seul à l’Elysée, son épouse jugeant la vie à l’Elysée incompatible pour une famille de 6 personnes. On se souviendra de « l’épisode du Laitier » au tout début du septennat…où l’on découvre un Président « oiseau de nuit » en charmante compagnie qui percute à l’aube dans les rues de Paris un camion de laitier avec son véhicule….

 

 

Simone Veil, Mère Courage

 

 Je le dis avec toute ma conviction : l'avortement doit rester l'exception, l'ultime recours pour des situations sans issues. Mais comment le tolérer sans qu'il perde ce caractère d'exception, sans que la société paraisse l'encourager ?

Je voudrais tout d'abord vous faire partager une conviction de femme — je m'excuse de le faire devant cette Assemblée presque exclusivement composée d'hommes : aucune femme ne recourt de gaieté de cœur à l'avortement. Il suffit d'écouter les femmes.

C'est toujours un drame et cela restera toujours un drame.

C'est pourquoi, si le projet qui vous est présenté tient compte de la situation de fait existante, s'il admet la possibilité d'une interruption de grossesse, c'est pour le contrôler et, autant que possible, en dissuader la femme. »1 

Discours de présentation du projet de loi devant l'Assemblée nationale,

 Le 26 novembre 1974

 

En 1967, la « Loi Neuwirth » (du nom du Député de la Loire, Lucien Neuwirth) autorisa l’usage des contraceptifs (notamment la contraception orale), levant ainsi l’interdiction votée en 1920. Cependant, il faudra au moins cinq ans pour l’appliquer, au vu des freinages de l’administration et surtout de la majorité de droite en grande partie hostile (déjà)……

En cette année 1974, le nouveau gouvernement Chirac veut aller plus loin en faisant une proposition de loi pour dépénaliser l’avortement…c’était une des promesses de campagne du candidat Giscard d’Estaing, pour donner suite au grand retentissement du Procès de Bobigny en 1972…quand cinq femmes furent jugées pour avortement, dont l’une après un viol et qui furent défendues par l’avocate Gisèle Halimi. Très médiatisé, l’évènement réveilla alors les consciences…

D’abord confiée à Jean Lecanuet, Garde des sceaux, ce dernier déclina la mise en place de cette proposition de loi, pour des raisons d’éthique personnelle… C’est alors que la nouvelle Garde des sceaux, Simone Veil fut chargée de porter sur les fonts baptismaux cette loi historique. Une tâche très ardue pour cette novice de la politique, femme de surcroit face une écrasante représentation masculine (et pas toujours bienveillante) qui mènera la vie dure à cette femme pourtant hors du commun….

Née en 1927 à Nice au sein d’une famille juive aux origines lorraines, Simone Jacob est déportée avec toute sa famille, durant la Shoah au camp d’Auschwitz où son père, sa mère et son frère ne reviendront pas tandis qu’elle-même et ses sœurs seront rescapées de cet enfer….

Après la guerre, elle reprendra des études de Droit et de Sciences politiques qui l’amèneront à devenir magistrate….Mais sa route croise celle d’Antoine Veil, l’homme de sa vie, également issu d’une famille juive de Lorraine et qui a pu échapper de justesse à la déportation.

Enarque, inspecteur des finances, il deviendra un personnage influent aussi bien dans le milieu des affaires, en dirigeant notamment les Chargeurs Réunis et UTA que dans celui de la politique, devenant trésorier du CDS, le parti centriste créé par Jean Lecanuet, future composante de l’UDF qui sera ultérieurement dirigée par François Bayrou….

Les Veil qui auront trois fils, deux d’entre eux, Jean et Pierre-François (ce dernier, ex-époux d’Agnès Buzyn) deviendront des avocats réputés et Claude-Nicolas, prématurément disparu sera médecin….

Le couple sera fusionnel jusqu’à la disparition d’Antoine Veil en 2013 qui précèdera de 4 ans son épouse.  En 2018, l’ancienne Ministre de la Santé et présidente du Parlement Européen rejoindra le Panthéon en compagnie de son époux….

1974 sera donc l’année de la consécration pour Simone Veil qui va rapidement passer d’un relatif anonymat à la célébrité puis à la postérité… Les réseaux politiques de son mari vont largement contribuer à son irrésistible ascension…à tel point qu’elle deviendra un personnage majeur de la vie politique de ces années 70-80, supplantant parfois Antoine Veil, souvent surnommé « le mari de Simone Veil » ….

Toutefois, le combat sera très rude, car cette réforme sociétale majeure voulue par un Président issu de la Droite et du Centre va être confrontée à une opposition très virulente au sein même de son camp politique !

Il y aura même un violent déchaînement d’injures et de menaces de la part de l’Extrême-Droite et de l’aile la plus à droite de la Majorité…. Pourtant, Simone Veil tient tête à ces députés très hostiles lors de la présentation de la Loi en novembre 1974 et qui finit par être adoptée, même si cela a été rendu possible par l’apport des voix de l’Opposition pour finalement être promulguée en janvier 1975….

 

Les Chaînes qu'on abat

 

Une autre réforme spectaculaire va bouleverser le monde de la radio-télévision, c’est bien sûr l’éclatement de l’ORTF (Office National de Radio-télédiffusion Française) créé en 1964 et désormais scindé en plusieurs entités indépendantes voire concurrentes… Le nouveau pouvoir voulait mettre fin à ce qui était devenu un « mastodonte » avec ses 16 000 agents et ses gabegies en matière budgétaire…

En effet, en ce début janvier 1975, les anciennes 1ere, 2ème, et 3ème chaîne sont respectivement remplacées par TF1, Antenne 2 et FR3…au niveau radiophonique : les stations de France Inter, France Culture, France Musique et FIP deviennent le Réseau Radio-France. En outre, l’INA (les archives de l’audio-visuel public), la SFP (production et création) et TDF (régie de diffusion et direction des moyens techniques) sont également créées.

Les chaînes de télévision deviennent des concurrentes, bien que restant dans le domaine public puisque le monopole d’état est confirmé. Trois PDG sont nommés : Jean Cazeneuve sur TF1, Marcel Jullian sur Antenne 2 et Jean-Louis Guillaud pour FR3. Radio-France est présidée par une femme, Jacqueline Baudrier, auparavant rédactrice en chef à France Inter…

Sans pour autant supprimer le monopole d’état des Ondes… (il faudra attendre l’arrivée de la gauche en 1981) ni la mainmise du pouvoir sur l’audio-visuel (si le ministère de l’information a disparu, une « grande purge » aura lieu cette année-là tout en voyant revenir à l’antenne curieusement d’autres têtes d’affiches virées en 1968) …

 

 

Haby ne fait pas le moine

 

Il s’appelle René Haby, il a 54 ans et a gravé tous les échelons au sein de l’Education nationale : ancien élève de l’Ecole Normale de Nancy, ce Lorrain de Meurthe-et-Moselle a commencé sa carrière comme instituteur à l’aube de la Seconde Guerre Mondiale…pour devenir ensuite professeur agrégé de Géographie, puis Proviseur notamment à Avignon et Montgeron, chargé de cours des universités de Metz et Nancy, avant de devenir Inspecteur général de l’Education nationale et enfin  Recteur de l’Académie de Clermont-Ferrand….

La politique n’étant jamais très loin, René Haby intègrera également les cabinets ministériels, dont celui François Missoffe, Ministre de la Jeunesse et des Sports (et père de Françoise de Panafieu) entre 1966 et 1968.

Le Lorrain fait donc partie de ce personnel de la société civile (il y en aura beaucoup d’autres durant ce septennat) qui arrive donc aux manettes d’un Ministère de l’Education jugée ingérable et « garrotée » par les syndicats. Mais l’homme connait la maison et se lance donc dans la bataille et va faire promulguer une loi de démocratisation qui portera son nom et qui restera dans les mémoires, pour le meilleur pour les uns, pour le pire pour les autres…

Cette fameuse loi porte sur la mise en place d’un collège unique, plus communément appelé le « Collège pour tous » qui va remplacer les ex CES ou CEG et qui se veut symbole d’égalité des chances pour tous. Elle prévoit la gratuité des études au Collège, tenant compte que la scolarité est obligatoire jusqu’à 16 ans depuis le début de la Vème République. Elles préconisent que les disciplines enseignées soient autant intellectuelles que manuelles, homogénéisant ainsi les connaissances acquises par les élèves de l’Hexagone….

Promulguée en 1975, la loi Haby trouvera cependant un certain nombre de détracteurs, lui reprochant d’imposer un « nivellement par le bas » et qui sera par la suite considérée comme une des causes de l’échec de la scolarité à la Française… alors que d’autres y voient pour la première fois « l’émergence du Comité Educative » qui rassemble les professeurs, les élèves, les parents d’élèves et le personnel non enseignant….

 

Devine qui vient diner ce soir….

 

Pour beaucoup, Giscard est indéniablement un « adepte de la communication politique » très soucieux de son « image de dynamisme et de modernité » qu’il cultive depuis sa rencontre déterminante avec John Fitzgerald Kennedy en 1962.

Dans les premiers mois de son septennat, le nouveau Président apparait comme un « homme moderne » et bien en phase avec l’évolution de la société et qui a rompre avec le « côté guindé » de ses prédécesseurs.

Malgré son côté « grand-bourgeois » l’homme aime se donner une touche « populo », déjà ministre de l’économie, il avait participé à un match de foot amical puis avait été interviewé torse nu, dans les vestiaires du stade. Joueur d’accordéon, il n’hésite pas à jouer quelques airs au micro de sa compatriote (de Chamalières), Danièle Gilbert, également la « Star » des midis de la télévision….

Il n’hésitera à inviter les éboueurs du quartier à venir prendre le petit déjeuner  avec lui à l’Elysée, laissant d’ailleurs mutique une partie de ses « invités d’un matin »…et provoquant de nombreuses critiques  de ses adversaires politiques qui jugent cette invitation comme une pure opération de com’ comme ce sera le cas ultérieurement avec « l’invitation chez les français » quand le Président et son épouse iront partager un repas avec quelques familles françaises, flattant parfois celles-ci et irritant encore une fois une partie de l’opposition…. Cette pourtant louable intention s’interrompra assez vite….

  

Les Echos pas toujours favorables

 

Celui qui fut le « Grand Argentier » sous l’ère Gaullo-Pompidolienne, marquée par une période de grande expansion économique accède donc au pouvoir avec une conjoncture dégradée : le premier choc pétrolier est passé par là, sonnant le glas des « Trente glorieuses » pour céder la place à un long cycle de soubresauts socio-économiques. En effet, durant l’automne 1973, l’organisation des pays exportateurs de pétrole (OPEP) décide une augmentation de 70 % des prix du baril, conjuguée à une réduction de la production pétrolière. Le prix du baril va quadrupler, passant brutalement de 3 à 12 dollars, d’où un violent ralentissement de l'économie française, qui recule de 1 %, accompagné d’une inflation galopante….

Ainsi l’insolente croissance annuelle française qui flirtait naguère autour de 6 % va être divisée par trois !... En 1974, près de 700 000 français sont inscrits à l’ANPE… cette agence d’aide de retour à l’emploi fut créée sept ans plus tôt par l’actuel Premier Ministre, Jacques Chirac, à l’époque secrétaire d’Etat. La poussée du chômage, « bête noire » du septennat sera endémique : elle doublera jusqu’en 1981….

La désindustrialisation de la France, opérée dès la fin des années 60 qui ce secteur secondaire passé de 25 à 10 % de la population active, impliquant un facteur favorisant ce « nouveau cancer social » : des pans entiers d’une industrie jusqu’à présent manufacturière, employant en partie une main-d’œuvre peu qualifiée et concentrée sur des bassins d’emplois qui vont progressivement passés de l’état de zones prospères à celle de friche industrielle…

C’est également la genèse du lent mais inexorable déclin des industries extractives (les mines du Nord, de Lorraine et du Grand Sud) jugées de moins en moins rentables et surtout subissant de plein fouet la concurrence internationale tout comme la sidérurgie qui vont de facto plonger toutes ces régions dans un avenir plein d’incertitudes, mêlant chômage endémique et récession économique dans l’attente d’une reconversion s’avérant difficile….

Le secteur primaire, largement dominé par l’Agriculture connait également des moments difficiles, outre le fait de voir une diminution progressive des petites et moyennes exploitations au profit de plus grandes et plus productives, on constate que le revenu par exploitant a baissé de près de 9 % en cette année 1974 par rapport à l’année précédente….la raison principale est l’évolution des prix agricoles à la production et celle des prix à la consommation (comprenant les engrais ou les aliments pour le bétail)…

C’est Christian Bonnet qui devient ministre de l’agriculture, succédant au désormais chef du Gouvernement, Jacques Chirac, qui fut un très populaire auprès des agriculteurs, aidant largement l’agriculture de montagne et ardent défenseur de la Politique agricole commune…….

Si la France se désindustrialise, son activité tertiaire se développe à grande vitesse, comme c’est également le cas dans la majeure partie des pays développés pour atteindre près 75 % emplois. Un secteur considéré comme à haute valeur ajoutée et permettant de soutenir une compétition internationale de plus en plus rude….

La France du Plein-emploi et son monde en voie de disparition incarné par les mines, l’acier et la grande industrie ne seront bientôt plus qu’un vieux souvenir. Si le pays est encore celui des Grands Monopoles d’Etat (Telecom, Energie, Postes, Rail, etc…) et demeure un Etat-Protecteur (ça toujours le cas en 2021), le voilà confronté, avec ses voisins européens à un changement de civilisation, accélérée par la Crise naissante….

Nous l’avons vu, VGE est incontestablement l’homme des réformes sociétales majeures mais c’est aussi un libéral qui veut donner un « coup de fouet » à l’économie française, du fait de la concurrence accrue de la libéralisation des échanges au sein même de l’Europe même si les industries françaises ont commencé à se concentrer, à s’internationaliser et bien sûr se moderniser……

Mais finalement, l’Economie Hexagonale est minée par une inflation, étroitement liée à l’augmentation vertigineuse du prix de l’Energie (on aura vu en un laps de temps, une facture pétrolière multipliée par 10 !) …. 

 

Les territoires avant l’heure

 

Plusieurs conseils des ministres seront décentralisés, afin d’aller à la rencontre de ce que l’on n’appelle pas encore « les territoires » car VGE a fait de la Décentralisation un de ses thèmes majeurs de campagne. Le premier d’entre eux se déroule le 11 septembre 1974 à Lyon (dont le maire est alors Louis Pradel, Centriste), un second est organisé à Evry (dont le maire est Michel Boscher, UDR) le 28 février 1975 dans les salons de la Préfecture de l’Essonne (inaugurée 4 ans plus tôt par Georges Pompidou) : l’accueil y est plus tumultueux, à la suite de plusieurs requêtes lancées par les élus locaux d’opposition (dont le Communiste Pierre Juquin) et enfin à Lille en 1976 en présence de son maire, le futur Premier Ministre Pierre Mauroy….

A chaque déplacement organisé, la plupart des Ministres doivent également s’investir sur le terrain en visitant des établissements ou dialoguer avec les acteurs locaux…

Cependant, cette expérience innovante sous la Vème République n’aura pas de prolongement le reste du quinquennat, s’inscrivant juste comme une parenthèse entre la création et l’organisation des Régions (décidées sous la Présidence Pompidou) et les lois plus concrètes sur la Décentralisation (sous le premier Septennat Mitterrand) ….

 

Faux frère

 

Rappelons-le, ce printemps 1974 voit arriver à la tête de l’état, le plus jeune Président que la France ait connu jusqu’alors, il n’a que 48 ans (et comme on sait, il conservera « son record » jusqu’en 2017 avant d’être supplanté par son lointain successeur, Emmanuel Macron, 39 ans) ainsi que le plus jeune Premier Ministre de la Ve République, il n’a que 41 ans (mais il sera également rattrapé par Laurent Fabius, 38 ans en 1984).

Malgré leur jeunesse, les deux hommes ne sont pas pour autant des novices : tous deux appartenaient déjà aux gouvernements précédents : sous de Gaulle comme sous Pompidou….

Et ce n’est pas leur seul point commun :  ils sont tous les deux issus de la prestigieuse Ecole Nationale d’Administration… : Giscard est sorti 6ème de la Promotion 1949-51 « Europe » (normal pour un européen convaincu) ce qui lui permet d’opter pour l’Inspection des Finances tandis que Chirac provient de la Promotion 1957-59 « Vauban » et en sort 16 -ème, optant pour la Cour des Comptes.

Très vite, les deux hommes accèdent à des fonctions électives : Giscard est élu député du Puy de Dôme à 28 ans, Chirac s’enracine en Corrèze à 33 ans qui seront des rampes de lancement pour obtenir un maroquin : le futur Président de 1974 devient Secrétaire d’Etat à 33 ans comme le non moins futur Président de 1995….

Ces deux hommes pressés et ambitieux, sont tous les deux mariés à deux aristocrates qui fermeront (presque) les yeux sur leurs frasques extra-conjugaux mais qui seront présentes jusqu’à leur ultime souffle, compagne des bons comme des mauvais jours….

Côté différences (qui deviendront souvent des divergences), le rayon est cependant assez garni, tout d’abord au niveau politique : Giscard peut être classé dans cette Droite Orléaniste (allez, disons ce Centre-Droit), hérité de la Démocratie Chrétienne qui se veut libérale et profondément Européenne tandis que Chirac s’inscrit dans la lignée de la Droite Bonapartiste, souverainiste, adepte d’un pouvoir plus autoritaire tout en glissant également vers le libéralisme.

Si le premier est un héritier de Jean Monnet et d’Antoine Pinay, le second est le plutôt un digne représentant du néo-gaullisme incarné par Georges Pompidou, « le maître » de Jacques Chirac, avec lequel il a joua un rôle majeur durant les « accords de Grenelle » en juin 1968.

Giscard donne souvent l’image d’un homme Froid, cérébral et distant, pas du genre à se faire taper dans le dos ou être tutoyé d’office (point commun avec François Mitterrand) alors que Chirac apparait comme plus abordable, plein de bonhommie et aux plaisirs simples : on sait que la vérité est beaucoup plus complexe mais les préjugés restent souvent tenaces.

Mais dans l’instant présent, ces deux futurs « frères ennemis » sont des alliés de circonstance et la « trahison » de Chirac vis-à-vis de Chaban, candidat naturel de la majorité sortante (quand une quarantaine de députés UDR ont préféré rallier VGE) a permis à Giscard d’être élu, de justesse certes, mais élu quand même et ce n’est qu’un juste « retour d’ascenseur » pour services rendus….

Chirac se retrouve à la tête d’un gouvernement très largement dominé par les Giscardiens, notamment à l’Intérieur, Economie ou la Justice tandis que les Gaullistes héritent de l’Agriculture ou de la Défense….

Rapidement, le ton est donné : la « nouvelle gouvernance » est rattrapé par les déjà « vieux démons de la Ve » qui en font sa force mais aussi sa faiblesse : Le Président « Préside » et le Premier Ministre « Gouverne », ce qui peut se traduire par « le Premier Ministre exécute ce que le Chef de l’Etat lui insuffle » …une sorte de « Grand Chambellan » aux ordres du Monarque Républicain, diront non sans ironie, les pourfendeurs de ce binôme au sommet de l’Etat….

Et Giscard veut avoir un contact direct avec ses ministres, au risque de court-circuiter fréquemment un Chirac, dont on pourra deviner l’irritation assez rapidement….

Pourtant, ce jeune Premier Ministre prononce avec ferveur et enthousiasme son discours de politique générale le 5 juin 1974 devant une assemblée nationale qui rappelons-le, n’a pas été dissoute car majoritairement constituée de députés de la nouvelle majorité présidentielle.

Il prône le rassemblement du peuple français, s’adressant aussi bien à ceux qui ont adhéré au « libéralisme avancé » qu’aux adeptes du « programme commun » afin de construire une démocratie libérale exemplaire….

Le nouveau chef du gouvernement donne une texture très « néo-gaullienne » de sa future action, y compris dans les domaines traditionnellement réservés au chef de l’Etat, comme celui de la politique étrangère, privilégiant aussi bien le dialogue avec l’Ouest, partenaire allié qu’avec l’Est sans oublier le volet Européen et le développement du Marché Commun, facteur de prospérité pour chacun de ses membres et de possibilité de s’imposer à armes égales avec le reste d’un Monde économique qui change…

Il insiste enfin sur le bien-fondé des futures mesures sociétales à venir et sur la continuation d’une politique de planification, outil essentiel, selon lui, d’un développement économique à moyen terme : amélioration de l’appareil productif, meilleure utilisation des ressources publiques et enfin répartition des richesses plus équitable….

Cependant, ce beau discours prometteur sera bientôt rattrapé par les conséquences du choc pétrolier de 1973 avec les difficultés qu’il entraîne : l’inflation galopante et l’augmentation inquiétante du chômage.

Jacques Chirac se veut l’apôtre d’une relance de l’activité en dépit d’une opposition frontale des ministres Giscardiens. Pourtant VGE soutient son Premier Ministre en présentant un plan de soutien à l’activité économique qui va permettre de relancer la consommation ainsi que la production mais qui provoque un redémarrage de l’inflation….

 

Regards sur le Monde

Et une certaine idée de l’Europe

 

Entre Giscard et l’Europe, c’est une histoire d’amour quasi-fusionnelle. Né à Coblence en Allemagne, il se prononce rapidement pour la réconciliation Franco-Allemande, effectue d’ailleurs son stage de l’ENA (« Promotion Europe », prémonitoire, non ?) en Outre-Rhin puis sera un des acteurs attentifs de l’émergence d’une union économique européenne incarnée par le Traité de Rome en 1957 qui donnera naissance au Marché Commun avec ses six pays fondateurs (France, Allemagne, Italie, Belgique, Pays-Bas et Luxembourg).

Le futur Président de la République s’inscrit d’emblée dans la liste des disciples de Jean Monnet et de Robert Schumann. Lorsqu’il arrive à l’Elysée en 1974, le Marché Commun s’est élargi avec l’intronisation du Danemark, de l’Irlande et…du Royaume-Uni » depuis 1973, pour donner suite à un referendum organisé à travers l’Europe, dont la France qui s’était majoritairement prononcée pour le « oui ».

Notre voisin d’Outre-Manche, connu pour être systématiquement âpre en négociation et qui s’est vu maintes fois « retoqué » à la porte de l’Europe du fait du veto Français, pardon Gaullien (La Grande-Bretagne avait fait une première demande d’adhésion dès 1961) entre donc enfin dans le Marché Commun mais reste néanmoins un interlocuteur compliqué.

Avant de céder aux sirènes du « Thatchérisme », le pays vit sous l’ère Travailliste et connait de graves difficultés sociales et économiques, avec une poussée endémique du chômage et est empêtré dans la « quasi-guerre-civile Nord-Irlandaise qui opposent les Catholiques et les Protestants ».

Giscard privilégie plutôt ses rapports avec l’Allemagne de l’Ouest dont le nouveau chancelier s’appelle Helmut Schmidt et qui vient de succéder à Willy Brandt.

Né en 1918, cet ancien Ministre des Finances connait bien son homologue Français qu’il a rencontré sur bon nombre de sommets européens et avec lequel il a élaboré le futur système monétaire européen, lointain ancêtre de l’ECU et surtout de l’Euro….

Entre le Social-Démocrate (SPD) et le Centriste, le courant passe très bien, les deux hommes deviendront même, outre le fait d’être les pionniers du « couple Franco-Allemand » moteur de l’Europe, deux hommes qui tisseront des liens d’amitiés sincères et durables.et feront ainsi avancer un grand nombre de dossiers épineux en ces temps de crise….

Mais cette Europe de 1974-75 est également marqué comme nous l’avons déjà mentionné par de profonds bouleversements : la chute de deux dictatures sur le vieux continent : d’abord, au Portugal, où le régime Post-Salazariste dirigé par le Dr Caetano est renversé par une junte composée de jeunes officiers qui avec leur « révolution des œillets » mettent fin à plus de 40 ans de pouvoir autoritaire et qui rendront le pouvoir aux civils en vue de lancer un renouveau démocratique… ainsi qu’en Grèce…..

C’est dans ce berceau de l’Europe qu’une junte militaire dirigée par des « Colonels » s’était emparé du pouvoir en 1967 par la force sous prétexte de l’instabilité de ce régime monarchique, d’une menace Communiste et de la corruption de la classe politique ….mais sept ans plus tard,  la junte tortionnaire dirigée par le Colonel Papadopoulos s’écroule, rendue responsable de la très mauvaise situation économique du pays et surtout de son impuissance face à l’intervention Turque à Chypre qui avait renversé Mgr Makarios….

L’année suivante, ce sera l’Espagne vivant depuis 40 ans sous le joug Franquiste qui va faire son retour (un peu chaotique au départ) vers la Démocratie, profitant de l’interminable agonie du Caudillo et du virage opéré à 180 degrés de son dauphin désigné le futur roi Juan Carlos de Bourbon qui ouvre les portes de la démocratie à ses sujets……

Comme chacun sait, ces trois pays intègreront l’Union Européenne le 1er janvier 1986 : une nouvelle ère de prospérité s’ouvrira alors à eux, permettant de rattraper leur retard économique grâce aux échanges commerciaux avec les autres états membres, de bénéficier des fonds d’aide et surtout de voir leur niveau de vie s’accroitre très rapidement….

 

Au niveau international, VGE est beaucoup moins à l’aise que sur la question européenne. Il avouera même dans ces mémoires que sa maitrise des dossiers en ce domaine était quasi-nulle lors de son accession au pouvoir…Mais la fonction présidentielle impose que l’on apprenne vite les rouages de l’international et de la géopolitique…

Le monde occidental de 1974 est bipolaire : à l’ouest, le monde capitaliste, sous influence américaine et à l’est, les pays socialistes sous influence Soviétique… « La Guerre froide » entre ces deux blocs est une réalité quotidienne. Voisine de l’URSS, la Chine ne s’est pas encore « éveillée » selon l’ouvrage prophétique du Ministre et Député Alain Peyreffite, best-seller paru en 1973…

L’Amérique latine, par crainte de la « contagion marxiste » et avec l’aval des Etats-Unis, vit à l’heure des dictatures militaires, dont le Chili et le sanglant coup d’Etat du 11 septembre 1973 orchestré par le Général Pinochet…

Tandis que l’Afrique voit la plupart des pays décolonisés en 1960 connaître une grande instabilité démocratique (nombreux coups d’états dans la plupart d’entre eux). Le Portugal, dont le régime dictatorial vient de s’effondrer permet de mettre fin aux interminables guerres civiles dans ses colonies en Guinée Bissau, au Cap-Vert, et surtout en Angola et au Mozambique qui accèdent tous à l’indépendance….

Le premier choc pétrolier de 1973 est indissociable du conflit Israélo-arabe qui enflamme tous ces régions du Proche et du Moyen-Orient. Les Etats-Unis sont embourbés dans le conflit Vietnamien qui constituera un an plus tard en 1975, une des plus humiliantes défaites de l’armée US lors de la chute de Saigon…qui verra les deux Vietnam (Nord et Sud) réunifiés et tomber sous le giron Communiste….

La France de Giscard comme celle de ses prédécesseurs tient une place à part sur l’échiquier international : on se souvient du retrait du commandement intégré de l’OTAN en 1966, marquant le souci de notre beau et vieux pays de conforter sa volonté d’indépendance nationale et qui provoqua le départ des troupes américaines de notre sol. A l’origine de cette décision, le Président De Gaulle qui s’était également démarqué en 1964 en reconnaissant la Chine Communiste de Mao.

Mais la France n’est pas devenue pour autant un pays « non aligné », notamment en ne remettant pas en cause sa signature de ratification de la création de l’OTAN et reconnaissant toujours les USA comme un allié fidèle. Elle entretient également avec l’URSS des relations diplomatiques courtoises tout en hésitant à critiquer les dérives de ce pays totalitaire….

Mais un des faits les plus marquants de la politique internationale du début du septennat sera indéniablement la visite de Giscard en avril 1975 en Algérie, la première d’un chef d’Etat Français depuis l’Indépendance du pays en Juillet 1962.

Le Président est accueilli en grandes pompes par son homologue Houari Boumediene.  L’événement est historique car il va permettre quelques » feux mal éteints », amorçant ainsi une timide réconciliation sans pour autant régler les nombreux autres contentieux entre l’ex-puissance coloniale et la jeune nation Algérienne, dont celui de la fermeture de l’émigration de travail décidée en 1974 par le gouvernement français, crise oblige….

L’économie mondiale dans l’incertitude incite le Président Français à organiser un sommet entre les pays les plus riches du monde, ils sont sept : les Etats-Unis (à présent dirigés par Gerald Ford qui a succédé à Richard Nixon, après la démission de celui-ci et que Giscard a également invité dans un hôtel de la Martinique pour évoquer le problème), le Japon, l’Allemagne, la France, le Royaume-Uni, l’Italie et le Canada. Ce sera le « G7 » qui représente alors 50% de la richesse mondiale et surtout 75% des ressources industrielles … Le sommet se tiendra à Rambouillet (Yvelines)……

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23. Janv., 2021

C'ETAIT VGE OPUS 1

1 er Episode: De Coblence à l'Elysée, Itinéraire d'un enfant gâté