IL PROFESSORE (Edito du 10 février)

Philippe DUPONT

Jadis, le « Christ s’était arrêté à Eboli » sous la plume de Carlo Levi, un peintre et médecin Turinois qui avait été « confiné » dans un lieu perdu et misérable du Mezzogiorno (le Sud) de la Péninsule Italienne par les autorités fascistes qu’il combattait….

Aujourd’hui, la donne est bien sûr totalement différente car si les habitants ont été confinés pour une toute autre raison, il n’en demeure pas moins que le Président de la République Sergio Mattarella s’est vu dans l’obligation d’organiser une consultation après la chute de l’actuel Gouvernement Conte provoquée par le retrait de la formation centriste dirigée par Matteo Renzi, le même qui fut à l’origine de la composition de ce gouvernement improbable un an plus tôt !

En haut-lieu, on a chargé le « Messie » de former un nouveau gouvernement. « Le Christ s’est-il donc arrêté au Palais du Quirinal » ? Le « Sauveur » en question n’est autre que Mario Draghi, ancien Patron de la Banque Centrale Européenne et qui fut également Gouverneur de la Banque d’Italie.

A 73 ans, ce « libéral bon teint » se voit propulser dans l’arène politique, ce qui constitue une première surprise mais celui que l’on surnomme « Il Professore », l’économiste et l’universitaire distingué, formé au MIT et ancien dirigeant de Goldman Sachs est incontestablement l’homme qui aime relever des défis et celui-ci est de taille. En effet au pire moment de la Crise de la dette en 2012, il fut celui qui sauva l'Euro…

Alors, il sera l’homme providentiel pour « gérer la crise sanitaire ». D’autant que l’Italie fortement touchée par la Pandémie a pu bénéficier de la plus importante contribution au sein de l’Europe : 209 millions sur les 750 millions du Plan de Relance.  De quoi voir venir pour pallier aux rudes conséquences économiques et sociales engendrées par cette crise sanitaire. Mais comme chacun sait, ce plan primordial est « ciblé » (Investissements et remboursements) et surtout limité dans le temps, aux dires du Conseil européen, d’où la nécessité de savoir l’utiliser à bon escient…

C’est pourquoi, il faut un homme avisé et surtout compétent avec la garantie que quand « le professeur parle » on l’écoute non seulement à Rome mais également dans le reste de l’Europe….

Malgré tout, le parcours risque de ne pas être de tout repos, même si l’homme jouit d’emblée d’une grande popularité, près de 71 % (de quoi faire rêver l’exécutif Français) et dans ce pays connu pour être « ingérable » il se voit  « adoubé », c’est la seconde surprise,  par le « séparatiste lombard » et ancien Ministre de l’Intérieur, Matteo Salvini qui a rangé au placard ses délires eurosceptiques et sa xénophobie affichée (pour ne pas dire racisme) pour soudainement faire des « mamours » à celui qu’il aurait fustigé il y a encore peu…

Tout comme la concertation entre Mario Draghi, l’homme de l’Establishment et le Mouvement « Cinq étoiles » très antisystème et presque « anar » de Beppe Grillo qui avait sérieusement donné le « coup de grâce » aux années Berlusconi et surtout aux dinosaures de la politique, la Démocratie Chrétienne et le Parti Communiste, naguère si puissants et si influents…

En outre, un Matteo peut en cacher un autre : Renzi, surnommé naguère « le Macron Italien », jeune homme (trop) pressé et surdoué mais qui a trébuché en accédant à la même fonction que Mario Draghi se voit volontiers plutôt jouer « les faiseurs de rois » fonction plus jubilatoire et moins ingrate que l’exercice du pouvoir proprement dit…

En définitive, s’il parvient à ses fins, Mario Draghi devra relever un défi de taille : l’Italie comme ses voisins va connaître une période de « récession » notable, avec une chute de son PIB de près de 10 % même si un « rebond » est prévu pour 2021.

Cependant, avec un chômage endémique notamment chez les jeunes (près de 30 % en moyenne) et un vieillissement de la population (comme en Outre-Rhin) restent des marqueurs inquiétants même si les atouts de la « troisième économie de la zone euro » (et huitième mondiale) sont appréciables : une balance commerciale exportatrice excédentaire favorisée par un tissu de PME aussi variées que dynamiques et son maintien de deuxième puissance industrielle du Continent…

Mais le principal cheval de bataille du général Draghi sera la réforme d’un système bancaire défaillant, de ces trop grandes disparités économiques et sociales entre le nord et le sud du pays et bien sûr reformer un système politique miné par le clientélisme et autres tripatouillages improbables qu’imposent les coalitions sorties du suffrage à la proportionnelle….

L’aura européen de Draghi devrait permettre à l’Italie de retrouver sa place au sein de l’UE, depuis longtemps « squattée » par le couple Franco-Allemand… Donc un travail titanesque en perspective mais gardons une note optimiste, à l’instar de l’incontournable Mr Renzi qui proclame : « Draghi a été le sauveur de l’Euro, il sera le sauveur de l’Italie ». Croisons les doigts, nous sommes tous embarqués sur le même bateau.