Itinéraire d'un enfant bien-aimé (Edito du 9 septembre)

Philippe DUPONT

 

1949 : Nous sommes à Allanche, une petite localité du Cantal où séjourne alors un jeune Parisien de 16 ans, victime d’une primo-infection tuberculeuse et qui est venu ici pour humer le bon air du Massif central et subconsciemment découvrir sa vocation : il sera acteur.  En effet, c’est en faisant le pitre sur une scène devant ses camarades d’infortune qu’il s’aperçoit qu’il ne laisse pas indifférent son public…

De toute façon, les études, ce n’est pas vraiment son « truc » à cet enfant turbulent, voire bagarreur qui se fait renvoyer de la plupart des établissements scolaires qu’il fréquente…

Mais bon, « le petit » comme l’appellera plus tard Monsieur Gabin (avec lequel il tournera au début des années 60, « un singe en hiver ») est né sous une « bonne étoile », ses parents sont de grands artistes : d’abord son père Paul,  qui est un sculpteur renommé (et dont il défendra avec force la mémoire après la disparition de ce dernier) mais également sa mère Madeleine qui est une artiste peintre de talent. Le couple s’est rencontré aux beaux-arts et encouragera la vocation artistique de leur rejeton… sans oublier que son frère Alain deviendra producteur et  que sa sœur Muriel sera danseuse et comédienne…

Lui est un sportif accompli :  amateur de foot, de tennis et surtout de boxe, fréquentant assidument les salles de combat dès la fin des années 40 et où il y rencontrera son futur meilleur copain « Charlot » alias Charles Gérard, acteur et réalisateur tout en raccrochant assez vite les gants car pour « vivre de la boxe, il faut avoir faim en plus d’avoir "la haine", ce qui n’est pas mon cas » avouera-t’il plus tard…préférant finalement brûler les planches…… et l’avenir lui donnera raison….

Il a 17 ans, il s’appelle Belmondo et il doit également se faire un prénom : « Jean-Paul » comme pour se démarquer de son père Paul (alors qu'il donnera ce même prénom à son propre fils)...mais les débuts ne seront pas faciles et notre enfant de la bourgeoisie parisienne bouffera même un peu de "vache enragée" avant d’être véritablement révélé au Grand Public en 1960….

Malgré les réticences de ses professeurs de théâtre qui ne croient pas vraiment en lui, c'est un doux euphémisme : « il n’arrivera jamais à prendre une femme dans ses bras » ou « il ne percera pas avant 50 ans », entend-on en coulisses tandis que sur scène, il est adulé par ses camarades du Conservatoire (lieu qu’il a fini par intégrer non sans mal), devenant même le « chef de la bande » qui compte également Jean Rochefort, Jean-Pierre Marielle, Pierre Vernier ou encore Françoise Fabian (ces deux derniers étant les derniers survivants de cette époque).

Il sortira d’ailleurs du Conservatoire avec un tout petit accessit le privant d'un accès à la Comédie Française, une fois de plus boudé par le Jury tandis que ses fidèles compagnons le porteront en triomphe…déjà un héros populaire et un ami fidèle comme il le demeurera jusqu’à la fin de ses jours….

On connait la suite : en 1957, il tourne un court-métrage « Charlotte et son Jules » réalisé par Jean-Luc Godard qui le doublera d’ailleurs avec son accent vaudois si reconnaissable (notre héros ayant une extinction de voix) puis commence à s’imposer dans « les Tricheurs » de Marcel Carné avant d’exploser dans « A bout de souffle » d’un Godard qui le fera tourner une dernière fois dans « Pierrot le Fou » en 1965….

Celui que l’on appelle pas encore Bebel va devenir un des acteurs fétiches de la « nouvelle vague » tournant avec Truffaut, Chabrol, Louis Malle,  Peter Brook (Moderato Cantabile avec Jeanne Moreau) mais également avec Melville dans le « Doulos » et surtout « Léon Morin prêtre », alternant entre cinéma d’art et essai (avec un succès souvent d’estime) et cinéma populaire (Verneuil, avec un « singe en Hiver » où il se frotte au patriarche Gabin qui voit en lui son «fils »spirituel), avec de Broca et son délicieux « Homme de Rio » ou encore « les tribulations d’un Chinois en Chine)….

C’est dans les années 60 qu’il tournera le plus, en France comme en Italie mais ne se frottera jamais au « Cinéma Américain » contrairement à son « frère ennemi » Alain Delon qu’il affrontera d’ailleurs dans « Borsalino » en 1969.

Il devient un champion du box-office avec des films comme « Le Cerveau » de Gérard Oury ou le « Casse » de Verneuil (avec lequel il avait également tourné « Un week-end à Zuydcoote).

Et les années 70 marque l’apogée de la carrière de Jean-Paul Belmondo, acteur « bankable » et adulé, devenu producteur heureux (souvent), cascadeur culotté notamment dans les scènes à couper le souffle de « Peur sur la ville », se composant un personnage de « super-héros », flic solitaire et pas trop regardant sur la procédure….

Mais celui qui est devenu « Bebel »,  et de façon décontractée le « tombeur de ces dames », partageant la vie des plus belles actrices du moment (Ursula Andress, Laura Antonelli) reste également un « chef de bande de..copains » n’omettant jamais de s’entourer de ses plus proches amis lors des tournages (Rochefort, Marielle, Michel Beaune, Pierre Vernier  ou Bruno Cremer qu’il affronte sans merci dans « l’Alpagueur » de Philippe Labro) et bien sûr est un père attentif comme il sera plus tard un grand-père attentionné….

Le champion du Box-Office (seulement concurrencé dans un registre différent par Delon et De Funès) s’attire cependant les foudres de la critique qui fustige ce cinéma jugé trop commercial et cédant à la facilité, bien éloigné des premiers films de l’acteur dont certains ont une place enviable dans les cinémathèques mais finalement, comme on dit toujours, c’est le public qui a toujours raison (enfin presque)..

Bebel est un acteur aimé, une «superstar » « made in France » mais pas franco-français pour autant car sa notoriété dépassera indéniablement les frontières de l’Hexagone…. C’est celui avec lequel on aime passer un bon moment en visionnant une cassette VHS ou en rigolant sur le film du Dimanche soir en première partie….le spectateur bon public sait qu’il en aura de toute façon pour son argent….

Mais les années 80 marque un léger déclin dans la carrière de l’acteur qui sans « être a bout de souffle » va retourner vers ses premières amours, à savoir le théâtre ou il retrouvera un « nouveau souffle »  notamment avec Robert Hossein….

Pourtant l’acteur continuera de tourner, toujours populaire mais vierge de tout prix decerné (dans les nombreux festivals internationaux) jusqu’à ce jour de 1989, où il obtient enfin un « César » avec « itinéraire d’un enfant gâté » de son copain Lelouch et qu’il…refusera, comme un « pied de nez » à ceux qui l’avaient « snobé » durant toutes ces longues années et parait-il,  parce que la « statuette » n’était pas une œuvre de son père….

Belmondo délaissera progressivement le cinéma commercial de Lautner et de Deray et les cascades qu’il réussit de moins en moins (âge aidant) pour travailler avec la nouvelle génération dont l’étonnant « Peut-être » de Cédric Klapisch, notamment…

On le sait, les années 2000 seront plus douloureuses pour l’acteur pour plusieurs raisons : d’abord victime d’un AVC sèvère lors d’un séjour en Corse chez son vieux copain Guy Bedos, il en réchappe in-extrémis mais en gardera des séquelles qui mettront sa carrière entre parenthèses : difficultés d’élocution et de locomotion (se déplaçant a présent avec une béquille) mais l’acteur-producteur et directeur de théâtre l’affrontera avec courage, restera un séducteur invétéré et toujours un formidable copains qui pleure de la disparition progressive de sa « garde prétorienne » (notamment celle du « Conservatoire ») pour en côtoyer une nouvelle, composée des valeurs sûres d’aujourd’hui (dont Dujardin, Canet ou Lellouche) sans oublier d’autres complices (Dugléry, Anconina, Boujenah, etc…)….

Le Bebel qui fut naguère boudé dans les  jurys obtient enfin la consécration en se voyant décerner de nombreux trophées suivi de longs applaudissements d’un public et de jury cette fois-ci à l’unisson….sans oublier d’être décoré Grand officier de la légion d’honneur…

Mais « Bebel » super-héros toujours sérieux sans se prendre jamais au sérieux savait contrairement à son public qu’il n’était pas immortel et que la mort viendrait le faucher paisiblement, ce fut le cas ce 6 septembre dernier….

On connait la suite : émotion considérable et unanime pour un homme bienveillant et jovial malgré les épreuves et qui n’avait pas d’ennemis, un homme hors normes mais qui avait su rester accessible, évitant la paranoïa d’un star system qui peut être auto- destructeur…mais le jeune débutant de naguère dont le nez cassé par les bagarres avait été son « signe particulier » qui avait changé quelque peu la face de son existence : « ce n’était pas un cap, c’était une péninsule » aurait murmuré ce « Cyrano » et qui lui a permis de ne pas rester figurant et de pouvoir s’envoler au firmament des étoiles tout en gardant les pieds sur terre..

L’homme Belmondo a connu une ultime reconnaissance de ses pairs avec la cérémonie des Invalides : aussi réussie que sobre et fortement chargée d’émotion…on lui devait bien ça, à celui dont tout le monde rêvait d’être le copain….Les mots justes de son « clan familial » notamment prononcés par un de ses petits-fils ont résonné avec force et émotion dans la cour ensoleillée de ce lieu chargé d’histoire…

 Sans oublier le final grandiose : le départ de son cercueil accompagné de « Chi mai » (issu du film « le Professionnel ») du maestro Ennio Morricone : la classe, jusqu’au bout….

« Bye bye, Bebel » comme l’a rappelé le Président de la République ou encore le simple mais riche « Merci » de la foule venue se recueillir sur son cercueil exposé aux Invalides…

Ainsi on a assisté au clap d’une histoire d’amour et d’amitié entretenue pendant plus de 60 ans et que l’on pourrait finalement baptiser « itinéraire d’un enfant bien-aimé »….