LE ROMAN DE BERNARD (Edito du 7 Octobre).

Philippe DUPONT

 

Il est mort un dimanche de pluie à l’âge de 78 ans , des suites d’une longue maladie mais d’une façon paisible et entouré des siens.  L’annonce de sa disparition (certes prévisible du fait du mal qui le rongeait) a suscité une vive émotion autant parmi ses amis (nombreux) que chez ses détracteurs (tout aussi nombreux). Il faut dire que Bernard Tapie n’aura jamais laissé personne indifférent de son vivant….

Bien avant l’invention des réseaux sociaux, l’homme aura fait le « Buzz » et  su se forger une réputation voire une légende qui aura alimenté l’espace médiatique pendant plus de quatre décennies….

Une vie bien remplie… Non en fait , de multiples vies bien remplies, avec des « hauts » et des « bas » comme on aime à le rappeler . Un personnage « haut en couleur » dont on a fini par se persuader qu’il savait tout faire : homme d’affaires, président de club de foot et d’équipe de cyclisme, homme politique, animateur de télévision, comédien, chanteur, etc, etc….

C’est l’histoire d’un gosse né sous l’Occupation, issu d’une famille ouvrière originaire de l’Ariège ayant émigré dans la banlieue Nord-Est de Paris (actuel 9-3) et qui passera une jeunesse chiche mais heureuse dans la France des « Trente Glorieuses » avec des rêves de réussite plein la tête….

Un gamin gouailleur qui n’usera pas trop longtemps ses fonds de culotte sur les bancs de l’école (même s’il bidonnera par la suite son cursus scolaire, mais tout le monde sait que son université fut « celle de la vie », facilitée par ses dons innés pour la « Tchatche », le « culot » et surtout « la culture de la gagne » qui constituera son ADN…

Généralement, ceux qui sont programmés pour « réussir » passe par la case « grandes écoles » : HEC, Polytechnique ou encore l’ENA, lui, le futur « Nanard » sera au contraire l’incarnation du « Self Made Man » avec comme credo majeur « l’argent est le nerf de la guerre »….

Il se cherche un peu dans les années 60, envisageant même d’être un «artiste », commentant plusieurs 45 tours sous le pseudo de Bernard Tapy mais le succès ne sera pas au rendez-vous ou loupant certaines opportunités comme lorsque son ami Claude Lelouch lui proposera un rôle dans son film « l’aventure, c’est l’aventure » mais ça ne sera que partie remise, comme chacun sait…

Le beau gosse du Bourget prend son envol différemment en se découvrant des « aptitudes » pour la vente, il devient vendeur de téléviseurs à domicile à une époque où encore une grande partie des foyers n’en sont pas équipés, adore tirer les sonnettes et arpenter le bitume car son pouvoir de conviction fait merveille….

Sa fibre entrepreneuriale apparait dès le début des années 70 mais le succès n’est pas encore au rendez-vous, il faudra attendre la fin de la décennie et celle des années Giscard pour voir « décoller » Bernard Tapie qui se découvre une vocation de « repreneur d’entreprises en difficultés » et quelques coups d’éclat : la reprise de « Manufrance », ancien fleuron de la VPC Stéphanoise, de l’entourloupe du château Yvelinois de Bokassa, etc….

Il devient donc le « Messie » des entreprises qui périclitent, les rachetant souvent pour un franc symbolique pour finalement s’en débarrasser très rapidement, tout en faisant une belle plus-value au passage mais avec une nouvelle réputation : « le Messie » se transforme en « Attila » : partout où il passe : les « friches industrielles » ne repoussent plus….

Les années 80 seront celles de son « apogée » dans une France qui s’est mis à « voter à gauche » mais qui est paradoxalement celle des « années fric » et des paillettes : celui qui fut également un éphémère pilote de Formule 3 continue à bâtir son « Empire », intègre le « club fermé des milliardaires » savourant en une génération d’être passé du 20 M2  à l’hôtel particulier : ce «Rastignac » des temps modernes a un appétit insatiable : il entreprend à tout-va : dans le sport, où il relance la carrière de Bernard Hinault (jusqu’à ce jour le dernier vainqueur Français du Tour de France !) avec la « Vie Claire » puis bien sûr la reprise (toujours pour 1 Franc symbolique) de l’OM alors moribond qu’il propulsera au sommet de l’Europe (encore une fois, le seul club Français à avoir remporté une coupe d’Europe) : un « Winner », qui fréquente aussi les « plateaux télés » en devenant animateur sur TF1, devenant un « modèle de réussite sociale » pour certains qui voient en ce « prolo sorti des bas-fonds » comme le surnommera cruellement son meilleur ennemi Jean-Marie Le Pen : la démonstration que l’on peut réussir sans sortir de l’establishment.

Un establishment qui toutefois ne l’admet pas vraiment, voyant souvent en lui un hâbleur, monteur de « coups » tout en reconnaissant son énergie et surtout sa « niaque » qui constituera indéniablement sa force de frappe dans les bons comme dans les mauvais jours et ce,  jusqu’à son dernier souffle….

La politique le rattrape, il rejoint les radicaux de gauche, est fasciné par Mitterrand qui en fera un éphémère « ministre de la Ville »  (comme son vieux copain avocat: Jean-Louis Borloo) avant d’être rattrapé par le scandale du « match truqué OM-Valenciennes » qui finira par l’envoyer en prison : il retrouve les espaces exigus (9 M2) mais à la prison de la Santé…

On connait la suite,  l’homme s’en remettra,  flirtant toujours avec le pouvoir (cette fois ci avec Nicolas Sarkozy) connaissant a posteriori d’autres démêlés avec la justice, dont celui avec l’affaire du « Crédit Lyonnais » feuilleton à rebondissements multiples dont il sortira alternativement vainqueur puis en grande difficulté jusqu’à ses derniers jours, harcelé par l’appareil judiciaire, insensible à la maladie qui le rongeait et qui a fini par le vaincre un dimanche de pluie, éteignant de facto la procédure à son endroit (mais pas pour ses compagnons d’infortune)…

Sa vie ici brièvement résumée fut un véritable « roman », celle d’un personnage indéniablement « hors du commun », souvent plus complexe que l’on croit, un homme charismatique aux « mille vies » comme cela a été évoqué, souvent contesté, aux méthodes non moins contestables mais qui savait faire le « show ».

Mais la page « FIN » de son « roman » est tournée, l’ex-« navigateur du Phocéa » a décidé d’être inhumé à Marseille, lui l’homme pressé qui parlait « pointu » mais qui a su s’y faire adopter avec ferveur, réussissant un atterrissage définitif sur la terre de Provence, bien loin du Bourget, où il avait pris son envol, dans une autre (nombreuse) vie….