FEUILLETON 1972....

Philippe DUPONT

 

PROLOGUE

 

Avoir dix ans en 1972…

 

Elle avait dix ans
Elle était belle, elle souriait
Elle habitait en face
De chez moi, on se voyait
Et de ma fenêtre
Timidement je lui parlais
"Isabelle, Isabelle, je t´aime"

 

C’était l’introduction d’ « Isabelle, je t’aime » le nouveau tube des Poppys, ce groupe de gamins issus en partie des Petits Chanteurs d’Asnières qui surfaient sur la vague hippie et qui caracolaient en tête des meilleures ventes de 45 tours .

Moi aussi, j’avais alors dix ans mais ma voisine de palier ne s’appelait pas Isabelle. J’étais en classe de CM1 au groupe scolaire du Mousseau à Evry (ex Petit-Bourg). J’habitais avec mes parents et mon grand frère au deuxième étage d’un immeuble avec une vue imprenable sur le nouveau quartier du Parc aux Lièvres, caractérisée par sa « dalle » remplie de commerces et ses tours qui nous bouchaient désormais l’horizon, nous qui avions connu auparavant la ferme voisine et le troupeau de vaches qui paissaient tranquillement avec la Nationale 7 comme arrière-fond…

Le Parc aux Lièvres, comme son nom l’indique était naguère l’une des terres les plus giboyeuses de la région, très prisée du propriétaire des lieux toutefois exilé en Suisse mais qui continuait à posséder de riches terres agricoles qui deviendront sous peu le cœur de la ville nouvelle d’Evry…

Il demeurait cependant un chasseur invétéré mais effrayé par Mai 68 et après d’âpres négociations , il s’était finalement résolu à tout vendre puis on avait fait construire ce grand ensemble où devait loger les premiers employés de la toute nouvelle Préfecture de l’Essonne,  inaugurée quelques mois plus tôt de l’autre côté de la Nationale en pleine cambrousse…

L’environnement bucolique des débuts s’était de facto progressivement métamorphosé en « vaste chantier » où les champs de blés et de betteraves faisaient la place à une armada de scrapers, de grues (d’ailleurs un drame s’était produit, un ouvrir Portugais prénommé avait fait une chute mortelle d’une des grues) et à des buses couchées sur un sol argileux parsemé de gigantesques flaques d’eau enjambées par tout badaud chaussés de bottes en caoutchouc qui s’aventurait par là…. Les hautes tours devinrent subitement le « point culminant » des lieux et les premiers habitants eurent le sentiment de jouer le rôle de « pionniers » cherchant leurs marques sur la vaste « Dalle » constatant que tout était à construire au milieu de nulle part mais ignorant que cinquante ans plus tard on en viendrait à démolir les mêmes tours et sa dalle symbole de « mal des banlieues en voie de ghettoïsation »

Evry n’était pas encore la ville des Yamakasi et des rappeurs dont certains ont vu le jour dans l’une des fameuses tours citées ci-dessous mais plutôt celle du plus célèbre habitant de la commune, Jean-Claude Drouot, alias « Thierry la Fronde » qui joua cette année-là dans le feuilleton télé « les Gens de Mogador »…

Mes parents aspiraient de plus en plus à changer d’air. Après avoir prospecté dans les nombreux villages-expo qui florissaient dans la région (Limours, La Ville du Bois, etc…), ils jetèrent leur dévolu sur un vaste lotissement de 500 maisons qui était sorti de terre à la toute fin de la décennie précédente : « Le Domaine du Roussay » à Etréchy, une commune située à 6 kilomètres au nord d’Etampes (Essonne) dont je n’ai jamais entendu parler auparavant. Entre le premier coup de tractopelle sur le terrain et le déménagement, il devait s’écouler près d’un an…

 

Le 1er Janvier 1972, le présentateur du Journal Télévisé, Léon Zitrone annonça la mort de Maurice Chevalier, le petit gars » de Ménilmontant coiffé de son éternel canotier qui au fil des temps, avait conquis l’Amérique pour finalement s’éteindre dans sa vaste propriété de Marnes-la-Coquette (Hauts-de-Seine) à l’âge de 83 ans, là où une autre vedette de la chanson s’éteindra quarante-cinq ans plus tard, je veux bien sûr parler de notre Johnny national qui, je l’apprendrai bien plus tard, aimait faire « la fiesta » à Etréchy dans le mitant des années  60.

Pour tout écolier français, une révolution éclata cette année-là : le traditionnel jour de repos, le « Jeudi » fut remplacé par le « Mercredi »…. Toute une réorganisation dût être repensée, notamment à la télévision, où dès à présent, la « séquence du jeune téléspectateur » vit sa nouvelle programmation diffusée au jour dit, comme « A vous l’antenne »la télé des jeunes téléspectateurs fut également reprogrammée…..

L'émission-débat: « les Dossiers de l’Ecran » diffusée sur des téléviseurs en majorité en Noir et Blanc (à moins de louer un poste Couleur chez Locatel) et dont le générique nous foutait la trouille fut avancée au mardi soir au lieu du mercredi soir , ce qui permit de la regarder à condition toutefois qu’il n’y ait pas de « rectangle blanc » au film, synonyme d’interdiction aux jeunes téléspectateurs.

Parfois, nous options pour une attitude subversive en regardant, via la porte du salon entrebâillée, le fameux programme « proscrit » puis écoutions en cachette, via un mini-écouteur branchée sur le petit transistor, le « Pop Club » de José Artur sur France Inter…

Côté lecture, Les « Six Compagnons » de Paul-Jacques Bonzon était alors l’un des best-sellers de la « Bibliothèque Verte » comme l’était d’ailleurs le « Club des Cinq » pour la « Bibliothèque Rose ».

Mais « Pif » le chien était toujours aussi populaire grâce à son « Gadget » qui était offert avec l’hebdomadaire. « Le Journal de Mickey » ainsi que « Le Journal de Tintin » étaient également  ses concurrents, mais également en tête des ventes…

Mon Grand-Frère Gilbert, élève de 3ème au Collège du Champtier du Coq, seul collège de la commune et moi, étions « habillés » pareil,  subissant certains après-midis les « supplices » d’essayage d’habits en commun à la boutique Leclerc de Juvisy sur Orge , heureusement compensé par des tournées de crêpes maternelle suivi de la vision d’un épisode de Zorro à la télé.

La « société de consommation » en constante progression continuait à changer les mentalités. Dans un jeune département qui a vu naître le premier hypermarché d’Europe à Sainte-Geneviève des Bois en 1963, ces « grandes surfaces » se développent à « vitesse grand V », outre l’Euromarché de Saint-Michel sur Orge, le BHV à Montlhéry, voilà le Carrefour de Villiers-En-Bière (Seine et Marne) qui avait ouvert ses portes l’année précédente…

En cours de « travail manuel », mon grand frère fabriqua un « tam-tam » décoré de bulletins de vote pour le referendum concernant l’adhésion ou non au Marché Commun, du « Royaume-Uni, de l’Irlande et du Danemark »…

Quant à moi, je partis en « classe de neige » à Lamoura (Jura) où j’obtins ma première étoile. Chaque soir,  notre institutrice, Mademoiselle Juffet , vient nous faire un bisou dans nos chambres en nous souhaitant une bonne nuit…

Je collectionnais les images « panini » sur la « Conquête de l’Espace », d’ailleurs, ce fut la dernière fois (jusqu’à présent) qu’un astronaute américain se posa sur le sol lunaire… D’autres, les « footeux » collectionnaient les images de footballeurs vedette de l’époque et de leurs clubs : dont celui de l’Olympique de Marseille qui accomplit alors le doublé en remportant le Championnat de Première Division et la Coupe de France ....

C’était l’époque où les cadeaux de Noel n’avaient pas encore la « touche technologique ». C’était plutôt le temps des panoplies et de la gamme « 2000 » déclinées pour la « Magie », le « Plastic » ou la « Chimie ». N’oublions pas le « Spirographe » et bien sûr l’incontournable « Télécran » dont le graphisme était assez laborieux…

A l'époque, on savait s'ennuyer et parfois on jouait à des jeux de société qui occupaient nos après-midis pluvieux : « Le mot le plus long », le « scrabble », le « Cluedo », le Monopoly et bien sûr les « Mille Bornes » !... C’était aussi la folie du « Tac-Tac » un jeu de deux boules qu’ils fallait cogner entre elles mais le plus souvent c’étaient plutôt les doigts qui morflaient….

Sur la route des vacances à bord de la R16, on emprunte l’Autoroute du Sud pour rejoindre le « Village Vacances Familles » (pension complète) à la montagne. Pendant le voyage, On faisait un concours de bulles avec son Malabar rose ou vert….

Douce insouciance d'une époque révolue: celle de notre enfance…