LA VICTOIRE EN PERDANT....

Philippe DUPONT

 

Editorial du 23 juin

 

Ce dimanche 19 juin à 20 heures, Emmanuel Macron a compris qu’il n’aurait pas la majorité absolue à l’Assemblée nationale. Ainsi deux jours plus tôt, son appel insolite sur le tarmac d’Orly pour exhorter les Français à lui donner une nouvelle légitimité afin d’ entamer un second quinquennat en toute quiétude sera resté lettre morte….

Toutefois,  la coalition « Ensemble » regroupant les ex-marcheurs devenus « Renaissance », « agir », « horizons » et autres alliés est largement arrivée en tête avec 245 députés, loin devant la Nupes avec 131 sièges, lui offrant de facto une majorité « relative » certes bien éloignée du seuil de majorité absolue qui est de 289 sièges….

Une première sous l’histoire la Vème République ?  En fait, non. Déjà en 1988, François Mitterrand alors fraîchement réélu Président de la République avait dû dissoudre l’Assemblée nationale sortie des urnes de 1986 et qui ne lui était pas favorable (1er gouvernement de Cohabitation) mais il ne lui manqua que 15 sièges pour décrocher la Majorité absolue…. Il nomma alors à Matignon, son meilleur ennemi : Michel Rocard…

Aujourd’hui, la donne est un peu différente : alors qu’à l’époque, on assistait à des duels traditionnels entre la Droite et la Gauche, avec un Front National seulement émergeant, on a pu découvrir dimanche dernier, la confirmation de trois blocs dans le pays : celui de cette nouvelle « Union de la Gauche Radicale, Ecologique et Socialiste », celui de la Droite Radicale et enfin celui du « Grand Centre droit-centre gauche » avec en arrière-fond une droite classique qui résiste tout en continuant inexorablement à se rétrécir…

C’est clair,  à l’annonce des résultats, le Président de la République a dû être sonné par la sanction que lui a infligé l’électorat : plus de 100 députés Macronistes ont été envoyés au tapis, dont certains de ses proches et non des moindres : à commencer par le Président de l’Assemblée nationale, Richard Ferrand et le président du Groupe, Christophe Castaner ! Sans compter la défaite de certains ministres ou anciens membres du gouvernement, dont Amélie de Montchalin, Roxana Maracineanu ,  Jean Michel Blanquer ou encore Brigitte Bourguignon.

Essentiellement focalisé sur sa rivalité avec une NUPES qui ne cessait de grimper dans les sondages, le Président de la République n’a pas vu venir voire totalement sous-estimé (mais les instituts de sondages, non plus) l’irrésistible ascension du Rassemblement National qui revient en force avec 89 élus qui siègeront sur les bancs du Palais-Bourbon : ce qui étonne, dès lors que l’on connaissait jusqu’à présent la difficulté du Parti Lepéniste à réussir avec le suffrage universel.

Marine Le Pen elle-même a été  agréablement surprise par ce vote providentiel,  elle qui n’en demandait pas tant, s’étant fixé des objectifs modestes mais raisonnables, bien loin de l’optimisme forcené d’un Jean Luc Mélenchon durant la campagne….

« Macron est défait, nous avons gagné ce soir » a pourtant clamé ce dernier avec un triomphalisme affiché… Ah bon ?  S’il est vrai qu’Emmanuel Macron n’a pas réussi son pari et se doit d’endosser la responsabilité de l’échec de la Majorité sortante, on ne peut pas dire que le leader de la Nupes ait réussi le sien : le « raz de marée » qu’il escomptait ne s’est pas produit et sa volonté de devenir Premier Ministre s’est évanoui à jamais…

Sa géniale « OPA » sur des « Gauches » jugées irréconciliables n’a cependant pas fait « pschitt » pour autant : le leader de la France Insoumise va envoyer au Palais Bourbon un nombre de néodéputés (dont certains au profil atypique issus des couches populaires) cinq plus important qu’en 2017. « À 17, ils faisaient déjà beaucoup de bruit, alors à plus de 70, je ne vous dis pas! « Beau chahut en perspective pour ruer dans les brancards d’une majorité affaiblie, ont claironné certains nouveaux élus sans-cravates ».  

Oui, mais voilà, dès le lendemain, le même Jean-Luc Mélenchon est redescendu de plusieurs étages : il a fini par reconnaitre que son résultat était finalement décevant, regrettant probablement de ne pas s’être représenté à la députation, risquant de se retrouver prématurément à la retraite à seulement… 71 ans…

Mais plus sérieusement, c’est plutôt l’hétérogénéité de la Nupes qui a commencé a traverser son esprit en perpétuelle ébullition : des voix dissonantes provenant de ses propres « alliés »  se sont fait entendre dès lors que le « Lider Maximo » n’a pas jugé bon de les concerter pour la formation d’un « Groupe Unique » à l’Assemblée, dans le dessein de « contrer » un Rassemblement National, numériquement supérieur à la France Insoumise… et qui pourra de facto revendiquer la présidence de la très convoitée « Commission des Finances » qui revient généralement au « leader » de l’Opposition.. Malgré ce « danger » (qui d’ailleurs ne plait pas non plus à l’exécutif ni à la Droite), chaque composante de la NUPES préfère garder son « autonomie »…

On l’a compris : face à une Majorité sortante devenue relative, donc en incapacité à faire adopter ses réformes sans appui d’autrui et une opposition morcelée en plusieurs blocs laisse entrevoir un risque de blocage permanent quant au bon fonctionnement des institutions…

Comme c’est d’usage, la Première Ministre Elisabeth Borne a présenté sa démission au chef de l’Etat…qui l’a refusé. Emmanuel Macron n’a pas évincé sa Première Ministre, pourtant « fusible idéal » préférant la laisser continuer à « gérer les affaires courantes » pour éviter d’en rajouter à la complexité du moment….

Des observateurs se sont offusqués de ce choix, en outre renforcé par le discours « décalé » d’une Première Ministre, jugée trop technocrate, bien peu charismatique et surtout peu familière des acrobaties « politiques », ce qui constitue un handicap majeur en ce moment de crise…

Il est très probable que la nouvelle députée du Calvados, qui a quand même eu le courage d’affronter le suffrage universel ne restera pas forcément très longtemps en poste, détenant le record du « plus court mandat à Matignon » comme l’avait vécu naguère Edith Cresson. Malédiction des « Dames » en quelque sorte, même si l’élection d’Aurore Bergé à la présidence du Groupe ou l’éventuelle accession au « Perchoir » de Yael Braun-Pivet peuvent contrarier cet état de fait…

La Droite n’est pas sortie non plus indemne de ce scrutin, perdant au passage plus de la moitié de ces députés de 2017, à présent devancée par le Front National mais elle résiste quand même après le désastre de la présidentielle .Avec ses 65 députés, peut-elle servir de « force d’appoint » à un pouvoir devenu minoritaire afin de pouvoir faire passer certaines réformes en cours qui fâchent ?

Rien n’est moins sûr : Christian Jacob a plutôt opté pour une aptitude bravache : rester dans l’opposition quoiqu’il en coûte mais dans un esprit constructif, espérant ainsi d’éviter l’implosion d’un parti déjà mal en point et surtout d’être siphonné par l’ogre Macronien dans une France paradoxalement de plus en plus à droite…

Les « fractures » françaises sont apparues plus visibles que jamais lors de ce scrutin en outre plombé par un abstentionniste toujours plus fort au fil des scrutins.

Emmanuel Macron, élu triomphalement en 2017, porté par une « volonté » de dégagisme d’un appareil politique jugé obsolète est conscient que sa réélection a été due à un rejet de Madame Le Pen mais que paradoxalement lui-même subit un rejet de sa personne chez une grande partie de l’opinion, subissant par effet de boomerang, une autre forme de volonté de « dégagisme » car  incarnant aux yeux de certains une « France qui va bien » opposée à une « France qui va mal » tout en étant accusé abusivement de tous les maux de la terre par des adversaires parfois très fielleux et ne faisant pas dans la nuance…

Dans l’immédiat, l’idée principale est donc de sortir de ce qui pourrait devenir « une quadrature du cercle » : celle d’une France ingouvernable. Ce scrutin inédit aura au moins permis d’afficher une image plus représentative de l’échiquier politique français, bien plus qu’en 2017.

Alors, le chef de l’Etat pour sortir de ce pétrin peut échafauder plusieurs scenarii:

Lors de son allocution télévisée d’hier soir, Emmanuel Macron a exclu l’idée d’une dissolution d’une Assemblée nationale à peine  élue, action qui serait autant incohérente que suicidaire… tout en écartant également l’idée d’une « Union Nationale » que rejetteraient ces adversaires politiques, peu friands de la chose.

Son vœu s’orientait plutôt sur une majorité de « consensus » de « bonne volonté » jugée plus réaliste car permettant de rendre possible l’adoption de certaines réformes délicates, au « cas » par « cas »…

Une première sous une Vème république conçue pour avoir des majorités claires et qui là se retrouve dans la situation analogue de l’ensemble de nos voisins, adeptes de la proportionnelle et de la culture de coalition, à l’instar de l’Allemagne, de l’Italie, de l’Espagne, de la Belgique, etc…

Comme personne n’a vraiment gagné cette élection, tentons de gagner pour la France, pourrait penser un Emmanuel Macron qui de toute façon ne se représentera pas, et qui ne veut pas voir "mort-né" son deuxième quinquennat. Ses rencontres avec les différents chefs des partis politiques pour tenter de trouver une solution ont donné des résultats mitigés…

Les coalitions en France ? Aussitôt, la France Insoumise a rejeté avec virulence cette hypothèse : « Nous ne sommes pas du même monde » selon Jean-Luc Mélenchon , un peu moins suivi dans l’intransigeance par le reste de l’appareil politique qui peut craindre toutefois que « coalition ne soit synonyme de compromission » sans toutefois fermer complètement les portes : on l’a compris, la route est encore longue…bien qu’au Rassemblement national ou à droite, on prône le « pragmatisme » voire « l’opposition constructive ».. Pour l’instant, des mots…

Dans l’attente, la France politique tente de se réinventer et de faire cohabiter les « sans-cravate » de la France Insoumise qui aimeraient bien renverser la table, un Rassemblement national qui essaie de ne plus faire peur, une droite qui rêve de redevenir un pilier ou un « faiseur de rois » tandis qu’une Majorité relative supervisée par un Emmanuel Macron qui a toujours eu l’habitude d’être le maitre des horloges et qui en même temps navigue sans véritable boussole pour retrouver un cap….