A LA TOUSSAINT, ON NE SAIT PLUS A QUEL SAINT SE VOUER

Philippe DUPONT

 

 

Editorial du 1er novembre

 

Beaucoup d’entre nous l’ont oublié : ce jour « férié » de la Toussaint est à l’origine une fête religieuse qui commémore tous les Saints de la Terre et non le jour suivant qui est dédié à tous nos chers disparus . ...

Mais dans un pays où la déchristianisation s’est accélérée depuis la fin de la Seconde Guerre mondiale, il est à présent plutôt synonyme de vacances ou de «week-end prolongé »,  voire de période « d’Halloween » une fête de la peur, à la résonnance plutôt païenne…

Une fête religieuse spécifiquement Catholique qui avait pour genèse de célébrer la mémoire de tous les martyrs dont le nom était inconnu et l’on apprend que c’est depuis le Xième siècle que l’on a décidé de lui dédier un jour bien spécifique, en l’occurrence ce 1er novembre…

Les « fidèles » bien que de moins en moins nombreux continuent d’assister à une messe en ce jour particulier, tandis que d’autres préfèrent partir pour fleurir les tombes de ceux qui n’ont pas été incinérés, préférant reposer ad vitam aeternam dans ces lieux de mémoire que sont nos cimetières…

Une part non négligeable des pèlerins de la Toussaint n’ira se « recueillir » sur la « concession » que ce jour-là, fière d’avoir fait sa B-A de l’année, tout en permettant aux fleuristes de connaitre un pic de chiffre d’affaires en matière de vente de chrysanthèmes….

On assistera en outre à des « bouchons sur la route » car les tombes sont parfois situées bien loin du domicile des « visiteurs » motorisés,  qui eux-mêmes pourront parfois passer à « trépas » au cours de ce week-end jugé comme un des plus accidentogènes de l’année…

Mais bon,  comme disait sous forme de boutade,  le truculent humoriste Pierre Doris : « les morts ont de la chance, ils ne voient leur famille qu’une fois par an, à la Toussaint »…

Malgré ce curieux « été indien » qui persiste dans nos contrées continentales, chacun d’entre nous sera tenté de susurrer le fameux proverbe « A la Toussaint, le froid revient et met l’hiver en train » comme pour se préparer aux fêtes de Noel qui ne vont pas tarder à arriver…

Ce jour de Toussaint a également coïncidé avec moults évènements historiques marquants qu’ils soient heureux ou malheureux … Pour exemple, le 1er novembre 1414 se tint un Concile, celui de Constance (Actuelle Allemagne) pour mettre fin au Schisme d’Occident dans un monde chrétien alors dirigé par trois Papes !

Loin de l’Allemagne, en 1501, les navigateurs Portugais découvrirent en ce premier jour du mois, la « Baie de tous les Saints » (« Bahia »), nichée dans leur colonie Brésilienne… Jour de joie, a contrario de celui qui marqua l’incendie qui ravagea Lisbonne en 1755…

Tandis qu’au cœur de la nouvelle Capitale des Etats-Unis en 1800, le Président Américain John Quincy Adams pendit la « crémaillère » à la Maison-Blanche, précédant une longue liste de locataires des lieux….

Un jour qui a vu naître de nombreuses personnalités de tous bords passées à la postérité mais que l’on ne citera pas pour ne pas faire de jaloux, a contrario, nous citerons la disparition tragique en 1932 au large de Djibouti, d’Albert Londres, le « Roi des Reporters » qui aurait pu relater encore longtemps avec brio les faits marquants de notre société…

Une « Toussaint Rouge » survenue entre Bône et Constantine (Algérie Française) en 1954, point de départ d’un long conflit, d’une guerre d’indépendance que l’on baptisera par la suite « Guerre d’Algérie » et dont les combattants seront surnommés « les Fils de la Toussaint »…

Le rappel également d’un autre point de départ, celui de l’entrée en vigueur du « Traité de Maastricht » ouvrant la voie à une « Europe nouvelle » adulée par les uns et honnie par les autres…

La sortie sur les écrans d’un succès cinématographique colossal : « Titanic » de James Cameron, narrant l’histoire du plus beau paquebot du monde, jugé insubmersible mais qui envoya à trépas de nombreux passagers, disparus à jamais dans la vaste nécropole sous-marine retrouvée plusieurs décennies après la tragédie…

On l’aura compris, les exemples quant à l’évocation de ce jour ne manquent pas, alors dans l’attente, même si on ne sait plus toujours à quel saint se vouer, célébrons ce rite ancestral, content d’être toujours vivants et levons notre verre à nos chers disparus dont l’hommage rendu reste un devoir de mémoire auquel ils ont droit dans la solitude des cimetières balayés par les vents, accompagné ou non d’un temps de Toussaint....

LES POILUS SONT ETERNELS....

 

Editorial du 12 novembre

  

Dans notre cher et vieux pays, où furent inventées les images d’Epinal dans lesquelles on aimait enjoliver la réalité du moment, cet fin d’Eté 1914 fut considérée en France, comme une période d’allégresse malgré la gravité du moment : la Première Guerre mondiale venait d’être déclarée, même si la quasi-totalité du conflit devait se dérouler au cœur même de l’Europe…

Pour en résumer brièvement la cause, ce fut d’abord un conflit provoqué par l’assassinat à Sarajevo d’un Archiduc Austro-Hongrois, au cœur de ce qui était déjà avant l’heure la « Poudrière des Balkans », mais également une course effrénée aux armements et surtout à des frictions de plus en plus affirmées entre deux blocs qui se regardaient en « chiens de faïence » pour un nouveau partage des territoires .

En effet,  d’un côté, la Triple Entente, dont la France faisait partie avec la Russie Tsariste (qui prendra la poudre d’escampette au moment de la révolution de 1917) et   l’Angleterre tandis que de l’autre côté : l’Allemagne, l’Autriche et l’Italie (qui rejoindra finalement l’autre bloc dès 1915) formaient la Triple Alliance…

Côté Français, l’euphorie initiale était également motivée par la ferme volonté d’aller casser du « Boche » après l’humiliation de 1870 face à la Prusse et de pouvoir récupérer l’Alsace-Lorraine tombé à l’occasion sous l’escarcelle du Kaiser, c’est bien là que vint l’expression « la fleur au fusil », le fait d’aller au combat pour une pure formalité, le temps d’un Eté, période d’insouciance…

Malheureusement, pour nos « troufions » enthousiastes qui faisaient partie de la plus importante mobilisation générale de l’Histoire moderne :  la fête aura été de courte durée car à la partie de plaisir du début succédera une tragédie humaine aux portes de l’Enfer.

Les chiffres, aussi effrayants les uns que les autres parlent d’eux-mêmes : rien qu’en France le conflit coûta la vie à plus de 1 400 000 soldats (sur plus de 9 millions à travers le monde) et compta près de 4 millions de blessés (sur plus de 21 millions globalement) et plus de 300 000 disparus dont un grand nombre n’ont jamais été retrouvés.

Quatre ans d’un conflit qui aura provoqué la mort de près du tiers des 18-27 ans qui avaient été mobilisés, décimant une grande partie de notre élite et laissant traumatisés à jamais de nombreuses veuves ou autres orphelins.

Sans compter un grand nombre de  « rescapés », revenus de « l’enfer des combats » mais lourdement handicapés voire défigurés (« les gueules cassées) qui terminèrent leur existence hantés par des images d’un passé douloureux…

Quatre ans d’un conflit avec ses stratégies militaires alternant guerre de position, guerre de tranchées, dans la boue, le froid et l’humidité, envoyant périr en moyenne 900 jeunes soldats par jour juste pour conquérir quelques mètres sur un ennemi confronté aux mêmes horreur de cette gigantesque boucherie.

Lorsque sonna le clairon du cessez le feu, la France et ses alliés, aidé par la tardive intervention américaine put pousser un grand ouf de soulagement et savourer une victoire à l’arrachée mais dont le goût s’avèrera plutôt amer, au regard d’un pays ruiné économiquement et victime de nombreuses destructions massives dans sa partie septentrionale.

Le Poilu, qu’il soit citadin ou majoritairement rural a néanmoins pu retourner chez lui et tenter de reprendre une vie normale, à l’usine ou dans les champs dont le travail avait été effectué avec force et abnégation en grande partie par la gent féminine pendant les quatre années de guerre…

On le sait, un malheur n’arrivant jamais seul, un nouveau fléau submergea le monde, celui de la Grippe Espagnole qui fit encore plus de victimes que pendant le conflit. Pourtant, la vie continua durant l’entre-deux-guerres même si on constata alors une chute sensible du taux de natalité comme si on ne voulait pas concevoir de nouveaux petits soldats autant résignés que dociles bien qu’ayant décidé que ce conflit serait « la Der à der » plus jamais ça, en somme…

On commença à honorer nos chers disparus, à faire du 11 novembre, jour de l’armistice, un jour férié et on édifia plus de 30 000 monuments aux morts où souvent les patronymes d’une même famille étaient gravés, on construisit de nombreux sanctuaires en l’honneur des combattants de l’ombre venant parfois des colonies lointaines ou de l’autre côté de l’Atlantique, symbolisés par d’interminables rangées de croix de bois….

Un « soldat inconnu » finit par reposer sous l’Arc de Triomphe, accompagné par une flamme sans cesse ravivée comme pour perpétuer à jamais le souvenir. On connait la suite, les vaincus d’hier décidèrent de prendre leur revanche et un ancien petit caporal austro-allemand qui avait fait ses classes dans la Somme décida de terroriser le monde et d’effacer l’humiliation du Traité de Versailles infligé à nos voisins d’Outre-Rhin…. Il finit même par serrer la main au « Héros de Verdun » un vieux Maréchal qui finit par lui prêter allégeance.

Heureusement, une nouvelle fois, la victoire fut au rendez-vous pour les alliés mais toujours avec beaucoup d’amertume, surtout pour ceux de 14 qui avaient été obligés de reprendre du service et de tutoyer une nouvelle forme d’apocalypse…

Sur les monuments aux morts, on rajouta le nom de ceux de 39-45 puis de ceux des guerres coloniales d’Indochine et d’Afrique du Nord, le Poilu ne sera donc plus seul dans cet engrenage d’une Histoire tourmentée du XXème siècle…

Aujourd’hui, tous les Poilus ont rejoint le territoire des ombres, le dernier d'entre eux fut Lazare Ponticelli en 2008, à plus de 111 ans et bientôt les derniers combattants de la Seconde Guerre puis des guerres coloniales partiront les rejoindre à leur tour, nous incitant à reprendre le flambeau du souvenir, sous une forme probablement différente de celle des anciens combattants, comme celle de gardiens de la Mémoire.

Il est primordial que nul n’oublie ces moments tragiques de l’histoire dont les Poilus et leurs compagnons d’infortune furent les victimes autant exaltées que résignées face à l’absurdité de la guerre mais qui ne perdirent jamais l’espoir, il nous appartient ainsi de retenir la leçon de ce passé douloureux dans un monde qui continue d’être incertain…